Aux Rochers, mercredi 21 décembre 1689.

Je recommence, ma chère comtesse, à l'endroit où je vous quittai dimanche[741]. Les belles petites juments étaient échappées; elles coururent longtemps, comme fait la jeunesse, quand elle a la bride sur le cou. Enfin, l'une se trouve à Vitré, dans une métairie: ceux de Vitré furent étonnés de voir la nuit cette petite créature, tout échauffée, toute harnachée, et voulaient lui demander des nouvelles de mon fils. Vous souvient-il du cheval de Rinaldo, qu'Orlando trouva courant avec son harnais, sans son maître? Quelle douleur! il ne savait à qui en demander des nouvelles: enfin il s'adresse au cheval: Dimmi caval gentil, che di Rinaldo, il tuo caro signore, è divenuto. Je ne sais pas bien ce que Rabicano répondit; mais je vous assure que les deux petites bêtes sont dans l'écurie fort gaillardes, au grand contentement del caro signore.

Coulanges m'a écrit une fort grande et fort jolie lettre; il vous aura écrit en même temps. Il m'a envoyé des couplets que j'honore; car il y nomme tous les beaux endroits de Rome, que j'honore aussi: il est gai, il est content, il est favori de M. de Turenne[742]; comment vous fait ce nom? Il est amoureux de Pauline, il demande permission au pape de l'épouser, et le prie de lui donner Avignon, qu'il veut faire rentrer dans votre maison; elle s'appellera comtesse d'Avignon. Enfin, il dit que la vieillesse est autour de lui: il se doute de quelque chose par de certaines supputations; mais il assure qu'il ne la sent point du tout, ni au corps, ni à l'esprit; et je vous avoue à mon tour que je me trouve quasi comme lui, et ce n'est que par réflexion que je me fais justice.

Pour nos lectures, elles sont délicieuses. Nous lisons Abbadie[743] et l'Histoire de l'Église; c'est marier le luth à la voix. Vous n'aimez point ces gageures: je ne sais comme nous pûmes vous captiver un hiver ici. Vous voltigez, vous n'aimez point l'histoire, et on n'a de plaisir que quand on s'affectionne à une lecture, et que l'on en fait son affaire. Quelquefois, pour nous divertir, nous lisons les petites Lettres (de Pascal): bon Dieu, quel charme! et comme mon fils les lit! je songe toujours à ma fille, et combien cet excès de justesse et de raisonnement serait digne d'elle; mais votre frère dit que vous trouvez que c'est toujours la même chose. Ah, mon Dieu! tant mieux; peut-on avoir un style plus parfait, une raillerie plus fine, plus naturelle, plus délicate, plus digne fille de ces dialogues de Platon, qui sont si beaux? Et lorsqu'après les dix premières lettres il s'adresse aux révérends (jésuites), quel sérieux! quelle solidité! quelle force! quelle éloquence! quel amour pour Dieu et pour la vérité! quelle manière de la soutenir et de la faire entendre! c'est tout cela qu'on trouve dans les huit dernières lettres, qui sont sur un ton tout différent. Je suis assurée que vous ne les avez jamais lues qu'en courant, grappillant les endroits plaisants: mais ce n'est point cela, quand on les lit à loisir. Adieu, ma très-aimable; mandez-moi si le marquis n'aura pas un bon quartier d'hiver; c'est une consolation. Je crois que M. le chevalier n'abandonne pas tout à fait son régiment, et que M. de Montégut donne des conseils salutaires au jeune colonel.

301.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

Aux Rochers, mercredi 8 janvier 1690.

C'est entre vos mains, ma chère belle, que mes lettres deviennent de l'or: quand elles sortent des miennes, je les trouve si grosses et si pleines de paroles, que je dis: Ma fille n'aura pas le temps de lire tout cela. Mais vous ne me rassurez que trop, et je ne pense pas que je doive croire en conscience tout ce que vous m'en dites. Enfin prenez-y garde; de telles louanges et de telles approbations sont dangereuses; je ne vous cacherai pas, au moins, que je les aime mieux que celles de tout le reste du monde. Mais raccommodons-nous, il me semble que nous sommes un peu brouillées; j'ai dit que vous aviez lu superficiellement les petites lettres, je m'en repens: elles sont belles, et trop dignes de vous, pour avoir douté que vous ne les eussiez toutes lues avec application. Vous m'offensez aussi en croyant que je n'ai point lu les imaginaires; c'est moi qui vous les prêtai: ah! qu'elles sont jolies et justes! je les ai lues et relues. Sur ces offenses mutuelles, nous pouvons nous embrasser; je ne vois rien qui nous empêche de nous aimer; n'est-ce pas l'avis de M. le chevalier, puisqu'il est notre confident? je suis, en vérité, ravie de sa meilleure santé; ce sentiment est bien plus fort que mes paroles. Mais revenons à la lecture; nous en faisons ici un grand usage: mon fils a une qualité très-commode, c'est qu'il est fort aise de relire deux fois, trois fois, ce qu'il a trouvé beau; il le goûte, il y entre davantage, il le sait par cœur, cela s'incorpore; il croit avoir fait ce qu'il lit ainsi pour la troisième fois. Il lit Abbadie avec transport, et admirant son esprit d'avoir fait une si belle chose: dès que nous voyons un raisonnement bien conduit, bien conclu, bien juste, nous croyons vous le dérober de le lire sans vous. Ah! que cet endroit charmerait ma sœur, charmerait ma fille! Nous mêlons ainsi votre souvenir à tout ce qu'il y a de meilleur, et il en augmente le prix. Je vous plains de ne point aimer les histoires; M. le chevalier les aime, et c'est un grand asile contre l'ennui; il y en a de si belles, on est si aise de se transporter un peu en d'autres siècles! cette diversité donne des connaissances et des lumières: c'est ce retranchement de livres qui vous jette dans les Oraisons du père Coton, et dans la disette de ne savoir plus que lire. Je voudrais que vous n'eussiez pas donné le dégoût de l'histoire à votre fils; c'est une chose très-nécessaire à un petit homme de sa profession. Il m'a écrit de Kaysersloutre; mon Dieu, quel nom! Il ne me paraît pas encore assuré de venir à Paris; il me dit mille amitiés fort jolies, fort bien tournées; il me remercie des nouvelles que je lui mandais, il me conte tous les petits malheurs de son équipage. J'aime passionnément ce petit colonel.

302.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

Aux Rochers, dimanche 11 janvier 1690.

Quelles étrennes, bon Dieu! quels souhaits! en fut-il jamais de plus propres à me charmer, moi qui en connais les tons, et qui vois le cœur dont ils partent? Je m'en vais vous dire un sentiment que je trouve en moi; s'il pouvait payer le vôtre, j'en serais fort aise, car je n'ai pas d'autre monnaie: au lieu de ces craintes si aimables que vous donnent toutes ces morts qui volent sans cesse autour de vous, et qui vous font penser à d'autres, je vous présente la véritable consolation et même la joie que me donne souvent l'avance d'années que j'ai sur vous: vous savez que je ne suis pas insensible à la tristesse de ces états; mais je le suis encore moins à la pensée que les premiers vont devant, et que vraisemblablement et naturellement je garderai mon rang avec ma chère fille; je ne puis vous représenter la véritable douceur de cette confiance. Que n'ai-je point souffert aussi dans les temps où votre mauvaise santé me faisait craindre un dérangement? Ce temps a été rigoureux: ah! n'en parlons point, ne parlons point de cela; vous vous portez bien, Dieu merci! toutes choses ont repris leur place naturelle, Dieu vous conserve! Je pense que vous entendez mon ton aussi, et que vous me connaissez.