58.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

Aux Rochers, mercredi 22 juillet 1671, jour de la Madeleine, où fut tué, il y a quelques années, un père que j'avais.

Je vous écris, ma fille, avec plaisir, quoique je n'aie rien à vous mander. Madame de Chaulnes arriva dimanche; mais savez-vous comment? à beau pied sans lance, entre onze heures et minuit: on pensait à Vitré que ce fût des Bohêmes. Elle ne voulut aucune cérémonie à son entrée; elle fut servie à souhait, car on ne la regarda pas, et ceux qui la virent comme elle était la prirent pour ce que je viens de vous dire, et pensèrent tirer sur elle. Elle venait de Nantes par la Guerche: son carrosse et son chariot étaient demeurés entre deux rochers à demi-lieue de Vitré, parce que le contenu était plus grand que le contenant; ainsi il fallut travailler dans le roc, et cet ouvrage ne fut fait qu'à la pointe du jour, que tout arriva à Vitré. Je la fus voir lundi, et vous croyez bien qu'elle fut très-aise de me voir. La Murinette[163] beauté est avec elle. Elles sont seules à Vitré, en attendant l'arrivée de M. de Chaulnes, qui fait le tour de la Bretagne; et les états s'assembleront dans huit jours. Vous pouvez vous imaginer ce que je suis dans une pareille solitude: madame de Chaulnes ne sait que devenir, et n'a recours qu'à moi; vous ne doutez pas que je ne l'emporte hautement sur mademoiselle de Kerborgne; je crois qu'elle viendra ici après-dîner. Toutes mes allées sont propres, et mon parc est en beauté; je la prierai de demeurer ici deux ou trois jours à s'y promener en liberté: comme je lui fais valoir d'être demeurée ici pour elle, je veux m'en acquitter d'une manière à n'être pas oubliée, et pourtant sans que je fasse d'autre bonne chère que celle qui se trouvera dans le pays. Ah! mon Dieu, en voilà beaucoup sur ce sujet. Il faut pourtant que je vous fasse encore mille compliments de sa part, et que je vous dise qu'on ne peut estimer plus une personne qu'elle ne vous estime; elle est instruite par d'Hacqueville de ce que vous valez. Mais vous, ma très-belle, où en êtes-vous de vos Grignans? le pauvre coadjuteur a-t-il toujours la goutte, et l'innocence est-elle toujours persécutée?

Cette madame Quintin[164], que nous disions qui vous ressemblait pour vous faire enrager, est comme paralytique; elle ne se soutient pas; demandez-lui pourquoi; elle a vingt ans. Elle est passée ce matin devant cette porte, et a demandé à boire un petit coup de vin; on lui en a porté, elle a bu sa chopine, et puis s'en est allée au Pertre consulter une espèce de médecin qu'on estime en ce pays. Que dites-vous de cette manière bretonne, familière et galante? Elle sortait de Vitré, elle ne pouvait pas avoir soif; de sorte que j'ai compris que tout cela était un air, pour me faire savoir qu'elle a un équipage de Jean de Paris[165]. Ma chère enfant, ne sortirai-je point des nouvelles de Bretagne? Quel chien de commerce avez-vous là avec une femme de Vitré? La cour s'en va, dit-on, à Fontainebleau; le voyage de Rochefort et de Chambord est rompu. On croit qu'en dérangeant les desseins qu'on avait pour l'automne, on dérangera aussi la fièvre de M. le Dauphin, qui le prend dans cette saison à Saint-Germain: pour cette année, elle y sera attrapée; elle ne l'y trouvera pas. Vous savez qu'on a donné à M. de Condom[166] l'abbaye de Rebais qu'avait l'abbé de Foix: le pauvre homme! On prend ici le deuil de M. le duc d'Anjou: si je demeure aux états, cela m'embarrassera. Notre abbé ne peut quitter sa chapelle; ce sera notre plus forte raison; car, pour le bruit et le tracas de Vitré, il me sera bien moins agréable que mes bois, ma tranquillité et mes lectures. Quand je quitte Paris et mes amies, ce n'est pas pour paraître aux états: mon pauvre mérite, tout médiocre qu'il est, n'est pas encore réduit à se sauver en province, comme les mauvais comédiens. Ma fille, je vous embrasse avec une tendresse infinie; la tendresse que j'ai pour vous occupe mon âme tout entière; elle va loin, et embrasse bien des choses, quand elle est au point de la perfection. Je souhaite votre santé plus que la mienne; conservez-vous, ne tombez point. Assurez M. de Grignan de mon amitié, et recevez les protestations de notre abbé.

59.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES.

Aux Rochers, le 22 juillet 1671.

Ce mot sur la semaine est par-dessus le marché de vous écrire seulement tous les quinze jours, et pour vous donner avis, mon cher cousin, que vous aurez bientôt l'honneur de voir Picard; et comme il est frère du laquais de madame de Coulanges, je suis bien aise de vous rendre compte de mon procédé. Vous savez que madame la duchesse de Chaulnes est à Vitré; elle y attend le duc, son mari, dans dix ou douze jours, avec les états de Bretagne: vous croyez que j'extravague; elle attend donc son mari avec tous les états, et, en attendant, elle est à Vitré toute seule, mourant d'ennui. Vous ne comprenez pas que cela puisse jamais revenir à Picard. Elle meurt donc d'ennui; je suis sa seule consolation, et vous croyez bien que je l'emporte d'une grande hauteur sur mademoiselle de Kerbone et de Kerqueoison. Voici un grand circuit, mais pourtant nous arriverons au but. Comme je suis donc sa seule consolation, après l'avoir été voir, elle viendra ici, et je veux qu'elle trouve mon parterre net et mes allées nettes, ces grandes allées que vous aimez. Vous ne comprenez pas encore où cela peut aller; voici une autre petite proposition incidente: vous savez qu'on fait les foins; je n'avais point d'ouvriers; j'envoie dans cette prairie, que les poëtes ont célébrée, prendre tous ceux qui travaillaient, pour venir nettoyer ici; vous n'y voyez encore goutte; et, en leur place, j'envoie mes gens faner. Savez-vous ce que c'est, faner? Il faut que je vous l'explique: faner est la plus jolie chose du monde, c'est retourner du foin en batifolant dans une prairie; dès qu'on en sait tant, on sait faner. Tous mes gens y allèrent gaiement; le seul Picard me vint dire qu'il n'irait pas, qu'il n'était pas entré à mon service pour cela, que ce n'était pas son métier, et qu'il aimait mieux s'en aller à Paris. Ma foi, la colère m'a monté à la tête; je songeai que c'était la centième sottise qu'il m'avait faite; qu'il n'avait ni cœur, ni affection; en un mot, la mesure était comble. Je l'ai pris au mot, et, quoi qu'on m'ait pu dire pour lui, je suis demeurée ferme comme un rocher, et il est parti. C'est une justice de traiter les gens selon leurs bons ou mauvais services. Si vous le revoyez, ne le recevez point, ne le protégez point, ne me blâmez point, et songez que c'est le garçon du monde qui aime le moins à faner, et qui est le plus indigne qu'on le traite bien.

Voilà l'histoire en peu de mots; pour moi, j'aime les relations où l'on ne dit que ce qui est nécessaire, où l'on ne s'écarte point ni à droite, ni à gauche; où l'on ne reprend point les choses de si loin; enfin je crois que c'est ici, sans vanité, le modèle des narrations agréables[167].

60.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

Aux Rochers, dimanche 26 juillet 1671.