Je poursuis cette morale de Nicole, que je trouve délicieuse; elle ne m'a encore donné aucune leçon contre la pluie, mais j'en attends, car j'y trouve tout; et la conformité à la volonté de Dieu me pourrait suffire, si je ne voulais un remède spécifique. Enfin je trouve ce livre admirable; personne n'a écrit comme ces messieurs, car je mets Pascal de moitié à tout ce qui est beau. On aime tant à entendre parler de soi et de ses sentiments, que, quoique ce soit en mal, on en est charmé. J'ai même pardonné l'enflure du cœur en faveur du reste, et je maintiens qu'il n'y a point d'autre mot pour expliquer la vanité et l'orgueil, qui sont proprement du vent: cherchez un autre mot; j'achèverai cette lecture avec plaisir. Nous lisons aussi l'histoire de France depuis le roi Jean; je veux la débrouiller dans ma tête, au moins autant que l'histoire romaine, où je n'ai ni parents, ni amis; encore trouve-t-on ici des noms de connaissance: enfin, tant que nous aurons des livres, nous ne nous pendrons pas; vous jugez bien qu'avec cette humeur je ne suis point désagréable à notre Mousse. Nous avons pour la dévotion ce recueil des lettres de M. de Saint-Cyran, que M. d'Andilly vous enverra, et que vous trouverez admirable. Voilà, mon enfant, tout ce que vous peut dire une vraie solitaire.

On me mande que madame de Verneuil est très-malade. Le roi causa une heure avec le bonhomme d'Andilly[200] aussi plaisamment, aussi bonnement, aussi agréablement qu'il est possible: il était aise de faire voir son esprit à ce bon vieillard, et d'attirer sa juste admiration; il témoigna qu'il était plein du plaisir d'avoir choisi M. de Pomponne, qu'il l'attendait avec impatience, qu'il aurait soin de ses affaires, sachant qu'il n'était pas riche. Il dit au bonhomme qu'il y avait de la vanité à lui d'avoir mis dans sa préface de Josèphe qu'il avait quatre-vingts ans; que c'était un péché; enfin on riait, on avait de l'esprit. Le roi ajouta qu'il ne fallait pas croire qu'il le laissât en repos dans son désert; qu'il l'enverrait querir; qu'il voulait le voir comme un homme illustre par toutes sortes de raisons. Comme le bonhomme l'assurait de sa fidélité, le roi dit qu'il n'en doutait point; et que quand on servait bien Dieu, on servait bien son roi. Enfin ce furent des merveilles; il eut soin de l'envoyer dîner, et de le faire promener dans une calèche: il en a parlé un jour entier en l'admirant. Pour M. d'Andilly, il est transporté, et dit de moment en moment, sentant qu'il en a besoin: Il faut s'humilier. Vous pouvez penser la joie que cela me causa, et la part que j'y prends. Je voudrais bien que mes lettres vous donnassent autant de plaisir que les vôtres m'en donnent. Ma chère enfant, je vous embrasse de tout mon cœur.

69.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

Aux Rochers, mercredi 30 septembre 1671.

Je crois qu'à présent l'opinion léonique est la plus assurée; il voit de quoi il est question, et si la matière raisonne ou ne raisonne pas, et quelle sorte de petite intelligence Dieu a donnée aux bêtes, et tout le reste. Vous voyez bien que je le crois dans le ciel; o che spero! Il mourut lundi matin; je fus à Vitré, je le vis, et je voudrais ne l'avoir point vu. Son frère l'avocat général me parut inconsolable; je lui offris de venir pleurer en liberté dans mes bois: il me dit qu'il était trop affligé pour chercher cette consolation. Ce pauvre petit évêque avait trente-cinq ans; il était établi, il avait un des plus beaux esprits du monde pour les sciences; c'est ce qui l'a tué: comme Pascal, il s'est épuisé. Vous n'avez pas trop affaire de ce détail, mais c'est la nouvelle du pays, il faut que vous en passiez par là; et puis il me semble que la mort est l'affaire de tout le monde, et que les conséquences viennent bien droit jusqu'à nous.

Je lis M. Nicole avec un plaisir qui m'enlève; surtout je suis charmée du troisième traité, Des moyens de conserver la paix avec les hommes[201]: lisez-le, je vous prie, avec attention, et voyez comme il fait voir nettement le cœur humain, et comme chacun s'y trouve, et philosophes, et jansénistes, et molinistes, et tout le monde enfin: ce qui s'appelle chercher dans le fond du cœur avec une lanterne, c'est ce qu'il fait; il nous découvre ce que nous sentons tous les jours, et que nous n'avons pas l'esprit de démêler, ou la sincérité d'avouer; en un mot, je n'ai jamais vu écrire comme ces messieurs-là. Sans la consolation de la lecture, nous mourrions d'ennui présentement; il pleut sans cesse: il ne vous en faut pas dire davantage pour vous représenter notre tristesse. Mais vous qui avez un soleil que j'envie, je vous plains d'avoir quitté votre Grignan; il y fait beau, vous y étiez en liberté avec une bonne compagnie, et, au milieu de l'automne, vous le quittez pour vous enfermer dans une petite ville; cela me blesse l'imagination. M. de Grignan ne pouvait-il point différer son assemblée? N'en est-il point le maître? Et ce pauvre M. de Coulanges, qu'est-il devenu? Notre solitude nous fait la tête si creuse, que nous nous faisons des affaires de tout; je lis et relis vos lettres avec un plaisir et une tendresse que je souhaite que vous puissiez imaginer, car je ne vous le saurais dire; il y en a une dans vos dernières que j'ai le bonheur de croire, et qui soutient ma vie; les réponses font de l'occupation, mais il y a toujours du temps de reste. Notre abbé est trop glorieux de toutes les douceurs que vous lui mandez; je suis contente de lui sur votre sujet.

Pour la Mousse, il fait des catéchismes les fêtes et les dimanches; il veut aller en paradis; je lui dis que c'est par curiosité, et afin d'être assuré une bonne fois si le soleil est un amas de poussière qui se meut avec violence, ou si c'est un globe de feu. L'autre jour il interrogeait des petits enfants; et, après plusieurs questions, ils confondirent le tout ensemble, de sorte que, venant à leur demander qui était la Vierge, ils répondirent tous l'un après l'autre que c'était le créateur du ciel et de la terre. Il ne fut point ébranlé par les petits enfants; mais voyant que des hommes, des femmes et même des vieillards disaient la même chose, il en fut, persuadé, et se rendit à l'opinion commune. Enfin il ne savait plus où il en était; et si je ne fusse arrivée là-dessus, il ne s'en fût jamais tiré: cette nouvelle opinion eût bien fait un autre désordre que le mouvement des petites parties. Adieu, ma très-chère enfant; vous voyez bien que ce qui s'appelle se chatouiller pour se faire rire, c'est justement ce que nous faisons. Je vous embrasse très-tendrement, et vous prie de me laisser penser à vous et vous aimer de tout mon cœur.

70.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

Aux Rochers, mercredi 7 octobre 1671.

Vous savez que je suis toujours un peu entêtée de mes lectures. Ceux à qui je parle ont intérêt que je lise de beaux livres. Celui dont il s'agit présentement, c'est cette Morale de Nicole; il y a un Traité sur les moyens d'entretenir la paix entre les hommes, qui me ravit; je n'ai jamais rien vu de plus utile, ni si plein d'esprit et de lumière; si vous ne l'avez pas lu, lisez-le; et si vous l'avez lu, relisez-le avec une nouvelle attention: je crois que tout le monde s'y trouve; pour moi, je suis persuadée qu'il a été fait à mon intention; j'espère aussi d'en profiter, j'y ferai mes efforts. Vous savez que je ne puis souffrir que les vieilles gens disent: Je suis trop vieux pour me corriger; je pardonnerais plutôt aux jeunes gens de dire: Je suis trop jeune. La jeunesse est si aimable qu'il faudrait l'adorer, si l'âme et l'esprit étaient aussi parfaits que le corps; mais quand on n'est plus jeune, c'est alors qu'il faut se perfectionner, et tâcher de regagner, par les bonnes qualités, ce qu'on perd du côté des agréables. Il y a longtemps que j'ai fait ces réflexions, et, par cette raison, je veux tous les jours travailler à mon esprit, à mon âme, à mon cœur, à mes sentiments. Voilà de quoi je suis pleine et de quoi je remplis cette lettre, n'ayant pas beaucoup d'autres sujets.