Aux Rochers, dimanche 1er novembre 1671.
Si cette première lettre de Coulanges que j'ai perdue était comme les trois autres, il en faut pleurer; car, tout de bon, on ne peut écrire plus agréablement: vous faites un dialogue entre vous autres, qui vaut tout ce qu'on peut dire; chacun y dit son mot très-plaisamment. Pour vous, ma fille, je vous reconnais bien à consentir que Coulanges s'en aille demain, plutôt qu'à demeurer avec vous toute sa vie; cette éternité vous fait peur, comme à moi d'aller en litière avec quelqu'un; je ne veux point vous dire la seule personne du monde avec qui j'y voudrais aller. Je suis fort aise de connaître Jacquemart et Marguerite[207]; il me semble que je suis avec vous tous, et il me semble que je vous vois et M. de Coulanges. Il faut avouer que vous êtes une honnête femme de vous ajuster comme vous faites en Provence avec votre mari, et d'avoir passé neuf mois avec nous à Paris, comme une vraie demoiselle de Lorraine: vous souvient-il de ce manteau noir, dont vous nous honoriez tous les jours? J'espère que je renouvellerai tous vos ajustements quand j'arriverai à Grignan. Je comprends, ma fille, la crainte que vous avez de perdre votre premier président[208]: votre imagination va vite, car il n'est point en danger: voilà les tours que me fait la mienne à tout moment; il me semble toujours que tout ce que j'aime, tout ce qui m'est bon, va m'échapper; et cela donne de telles tristesses à mon cœur, que si elles étaient continuelles comme elles sont vives, je n'y pourrais pas résister; sur cela il faut faire des actes de résignation à l'ordre et à la volonté de Dieu. M. Nicole n'est-il pas encore admirable là-dessus? J'en suis charmée, je n'ai rien vu de pareil. Il est vrai que c'est une perfection un peu au-dessus de l'humanité, que l'indifférence qu'il veut de nous pour l'estime ou l'improbation du monde; je suis moins capable que personne de la comprendre; mais quoique dans l'exécution on se trouve faible, c'est pourtant un plaisir que de méditer avec lui, et de faire réflexion sur la vanité de la joie ou de la tristesse que nous recevons d'une telle fumée; et à force de trouver ses raisonnements vrais, il ne serait pas impossible qu'on s'en servît dans certaines occasions. En un mot, c'est toujours un trésor, quoi que nous en puissions faire, d'avoir un si bon miroir des faiblesses de notre cœur. M. d'Andilly est aussi content que nous de ce beau livre.
M. de Coulanges vous a gagné votre argent; mais vous avez bien ri en récompense: rien ne peut égaler ce qu'il a écrit à sa femme. Je ne crois pas que je le quitte cet hiver, tant je serai ravie de parler de vous avec un homme qui vous a vue et admirée de si près. Pour Adhémar, puisqu'il est méchant, je le chasserai; il est vrai qu'il a un régiment, et qu'il entrera par force. On me mande que ce régiment est une distinction agréable; mais n'est-ce point aussi une ruine? Ce que je trouve de bon, c'est que le roi se soit souvenu du chevalier de Grignan, en absence; plût à Dieu qu'il se souvînt aussi de son aîné, puisqu'il va bien jusqu'en Suède chercher de fidèles serviteurs. On dit que M. de Pomponne fait sa charge comme s'il n'avait jamais fait autre chose; personne ne s'y est trompé.
J'aime le coadjuteur de m'aimer encore. Adhémar, chevalier, approchez-vous, que je vous embrasse; je suis attachée à ces Grignans. Il s'en faut bien que le livre de M. Nicole fasse en moi d'aussi beaux effets qu'en M. de Grignan; j'ai des liens de tous côtés, mais surtout j'en ai un qui est dans la moelle de mes os; et que fera là-dessus M. Nicole? Mon Dieu, que je sais bien l'admirer! mais que je suis loin de cette bienheureuse indifférence qu'il nous veut inspirer! Conservez-vous, ma fille, si vous m'aimez. Je sens de la tristesse de voir tous vos visages de Paris vous quitter l'un après l'autre; il est vrai que vous avez votre mari, qui est aussi un visage de Paris. Ma fille, il ne faut point se laisser oublier dans ce pays-là, il faut que je vous ramène; je vous en ferai demeurer d'accord.
73.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 4 novembre 1671.
Ah! ma fille, il y a aujourd'hui deux ans qu'il se passa une étrange scène à Livry[209], et que mon cœur fut dans une terrible presse: mais il faut passer légèrement sur de tels souvenirs. Il y a de certaines pensées qui égratignent la tête. Parlons un peu de M. Nicole, il y a longtemps que nous n'en avons rien dit. Je trouve votre réflexion fort bonne et fort juste sur l'indifférence qu'il veut que nous ayons pour l'approbation ou l'improbation du prochain. Je crois, comme vous, qu'il faut un peu de grâce, et que la philosophie seule ne suffit pas. Il nous met à si haut prix la paix et l'union avec le prochain, et nous conseille de l'acquérir aux dépens de tant de choses, qu'il n'y a pas moyen après cela d'être indifférente sur ce que le monde pense de nous. Devinez ce que je fais, je recommence ce traité; je voudrais bien en faire un bouillon et l'avaler. Ce qu'il dit de l'orgueil et de l'amour-propre, qui se trouvent dans toutes les disputes, et que l'on couvre du beau nom de l'amour de la vérité, est une chose qui me ravit. Enfin ce traité est fait pour bien du monde; mais je crois qu'on n'a eu principalement que moi en vue. Il dit que l'éloquence et la facilité de parler donnent un certain éclat aux pensées; cette expression m'a paru belle et nouvelle; le mot d'éclat est bien placé, ne le trouvez-vous pas? Il faut que nous relisions ce livre à Grignan; si j'étais votre garde pendant votre couche, ce serait notre fait: mais que puis-je vous faire de si loin? Je fais dire tous les jours la messe pour vous; voilà mon emploi, et d'avoir bien des inquiétudes qui ne vous serviront de rien, mais qu'il est impossible de n'avoir pas. Cependant j'ai dix ou douze ouvriers en l'air, qui élèvent la charpente de ma chapelle, qui courent sur les solives, qui ne tiennent à rien, qui sont à tout moment sur le point de se rompre le cou, qui me font mal au dos à force de leur aider d'en bas. On songe à ce bel effet de la Providence, que fait la cupidité; et l'on remercie Dieu qu'il y ait des hommes qui, pour 12 sous, veuillent bien faire ce que d'autres ne feraient pas pour cent mille écus. «O trop heureux ceux qui plantent des choux! quand ils ont un pied à terre, l'autre n'en est pas loin.» Je tiens ceci d'un bon auteur[210]. Nous avons aussi des planteurs qui font des allées nouvelles, et dont je tiens moi-même les arbres, quand il ne pleut pas à verse; mais le temps nous désole, et fait qu'on souhaiterait un sylphe pour nous porter à Paris. Madame de la Fayette me mande que puisque vous me contez sérieusement l'histoire d'Auger, elle est persuadée que rien n'est plus vrai, et que vous ne vous moquez point de moi. Elle croyait d'abord que ce fût une folie de Coulanges, et cela se pouvait très-bien penser; si vous lui en écrivez, que ce soit sur ce ton.
M. de Louvigny, comme vous voyez, n'a pas eu la force d'acheter la charge[211] de son père. Voilà M. de la Feuillade[212] bien établi; je ne croyais pas qu'il dût si bien rentrer dans le chemin de la fortune. Ma tante a eu une bouffée de fièvre qui m'a fait peur. Votre petite fille a mal aux dents, et pince comme vous; cela est plaisant. Que vous dirai-je de plus? Songez que je suis dans un désert; jamais je n'ai vu moins de monde que cette année. La Troche, que j'attendais, est malade. Nous sommes donc seuls, nous lisons beaucoup; et l'on trouve le soir et le lendemain comme ailleurs. Adieu, ma chère enfant, je suis à vous, sans aucune exagération ni fin de lettre, hasta la muerte inclusivement; j'embrasse M. de Claudiopolis, et le colonel Adhémar, et le beau chevalier. Pour M. de Grignan, il a son fait à part.
74.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 11 novembre 1671.