Vous voulez savoir si nous avons encore des feuilles vertes; oui, beaucoup: elles sont mêlées d'aurore et de feuille morte, cela fait une étoffe admirable.
Voilà deux bonnes veuves, madame de Senneterre et madame de Leuville: l'une est plus riche que l'autre, mais l'autre est plus jolie que l'une. Vous ne me dites rien de votre assemblée, elle dure plus que nos états. Parlez-moi de votre santé; et pour ce que vous appelez des fadaises, je ne trouve que cela de bon: hélas! si vous les haïssiez, vous n'auriez qu'à brûler mes lettres sans les lire. Notre abbé vous embrasse paternellement; il vous conjure de faire, pendant que vous y serez, tous les enfants que vous voudrez faire, et de n'en point garder pour quand nous arriverons. Adieu, ma très-chère et très-aimable; je vous recommande ma vie.
76.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 29 novembre 1671.
Il m'est impossible, très-impossible de vous dire, ma chère fille, la joie que j'ai reçue en ouvrant ce bienheureux paquet qui m'a appris votre heureux accouchement. En voyant une lettre de M. de Grignan, je me suis doutée que vous étiez accouchée; mais de ne point voir de ces aimables dessus de lettres de votre main, c'était une étrange affaire. Il y en avait pourtant une de vous du 15; mais je la regardais sans la voir, parce que celle de M. de Grignan me troublait la tête; enfin je l'ai ouverte avec un tremblement extraordinaire, et j'ai trouvé tout ce que je pouvais souhaiter au monde. Que pensez-vous qu'on fasse dans ces excès de joie? Demandez au coadjuteur; vous ne vous y êtes jamais trouvée. Savez-vous donc ce que l'on fait? Le cœur se serre, et l'on pleure sans pouvoir s'en empêcher; c'est ce que j'ai fait, ma très-belle, avec beaucoup de plaisir: ce sont des larmes d'une douceur qu'on ne peut comparer à rien, pas même aux joies les plus brillantes. Comme vous êtes philosophe, vous savez les raisons de tous ces effets; pour moi, je les sens, et je m'en vais faire dire autant de messes pour remercier Dieu de cette grâce, que j'en faisais dire pour la lui demander. Si l'état où je suis durait longtemps, la vie serait trop agréable; mais il faut jouir du bien présent, les chagrins reviennent assez tôt. La jolie chose d'accoucher d'un garçon, et de l'avoir fait nommer par la Provence[220]! voilà qui est à souhait. Ma fille, je vous remercie plus de mille fois des trois lignes que vous m'avez écrites: elles m'ont donné l'achèvement d'une joie complète. Mon abbé est transporté comme moi, et notre Mousse est ravi. Adieu, mon ange; j'ai bien d'autres lettres à écrire que la vôtre.
77.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 23 décembre 1671.
Je vous écris un peu de provision, parce que je veux causer un moment avec vous. Après que j'eus envoyé mon paquet le jour de mon arrivée, le petit Dubois m'apporta celui que je croyais égaré: vous pouvez penser avec quelle joie je le reçus. Je n'y pus faire réponse, parce que madame de la Fayette, madame de Saint-Géran, madame de Villars, me vinrent embrasser. Vous avez tous les étonnements que doit donner un malheur comme celui de M. de Lauzun; toutes vos réflexions sont justes et naturelles; tous ceux qui ont de l'esprit les ont faites, mais on commence à n'y plus penser: voici un bon pays pour oublier les malheureux. On a su qu'il avait fait son voyage dans un si grand désespoir, qu'on ne le quittait pas d'un moment. On voulut le faire descendre de carrosse à un endroit dangereux; il répondit: Ces malheurs-là ne sont pas faits pour moi. Il dit qu'il est innocent à l'égard du roi; mais que son crime est d'avoir des ennemis trop puissants. Le roi n'a rien dit, et ce silence déclare assez la qualité de son crime. Il crut qu'on le laisserait à Pierre-Encise, et il commençait à Lyon à faire ses compliments à M. d'Artagnan; mais quand il sut qu'on le menait à Pignerol, il soupira, et dit: Je suis perdu. On avait grand'pitié de sa disgrâce dans les villes où il passait: il faut avouer aussi qu'elle est extrême.
Le roi envoya querir dans ce temps-là M. de Marsillac, et lui dit: «Je vous donne le gouvernement de Berri, qu'avait Lauzun.» Marsillac répondit: «Sire, que Votre Majesté, qui sait mieux les règles de l'honneur que personne du monde, se souvienne, s'il lui plaît, que je n'étais pas ami de Lauzun; qu'elle ait la bonté de se mettre un moment à ma place, et qu'elle juge si je dois accepter la grâce qu'elle me fait.—Vous êtes, dit le roi, trop scrupuleux; j'en sais autant qu'un autre là-dessus; mais vous n'en devez faire aucune difficulté.—Sire, puisque Votre Majesté l'approuve, je me jette à ses pieds pour la remercier.—Mais, dit le roi, je vous ai donné une pension de douze mille francs, en attendant que vous eussiez quelque chose de mieux.—Oui, sire, je la remets entre vos mains.—Et moi, dit le roi, je vous la donne une seconde fois, et je m'en vais vous faire honneur de vos beaux sentiments.» En disant cela, il se tourne vers ses ministres, leur conte les scrupules de M. de Marsillac, et dit: «J'admire la différence: jamais Lauzun n'avait daigné me remercier du gouvernement de Berri; il n'en avait pas pris les provisions; et voilà un homme pénétré de reconnaissance.» Tout ceci est extrêmement vrai, M. de la Rochefoucauld vient de me le conter. J'ai cru que vous ne haïriez pas ces détails; si je me trompais, mandez-le-moi. Ce pauvre homme est très-mal de sa goutte, et bien pis que les autres années: il m'a bien parlé de vous; il vous aime toujours comme sa fille. Le prince de Marsillac m'est venu voir, et l'on me parle toujours de ma chère enfant.
J'ai vu M. de Mesmes, qui enfin a perdu sa chère femme; il a pleuré et sangloté en me voyant; et moi, je n'ai jamais pu retenir mes larmes. Toute la France a visité cette maison; je vous conseille de lui faire vos compliments; vous le devez, par le souvenir de Livry que vous aimez encore.