J'étais hier au soir chez M. d'Uzès: nous résolûmes de vous envoyer un courrier. Il m'avait promis de me faire savoir aujourd'hui le succès de son audience chez M. le Tellier, et même s'il voulait que j'y menasse madame de Coulanges[225]; mais comme il est dix heures du soir, et que je n'ai point de ses nouvelles, je vous écris tout simplement: M. d'Uzès aura soin de vous instruire de ce qu'il a fait. Il faut tâcher d'adoucir les ordres rigoureux, en faisant voir que ce serait ôter à M. de Grignan le moyen de servir le roi, que de le rendre odieux à la province: et quand on serait obligé d'envoyer des ordres, il y a des gens sages qui disent qu'il en faudrait suspendre l'exécution jusqu'à la réponse de Sa Majesté, à laquelle M. de Grignan écrirait une lettre d'un homme qui est sur les lieux, et qui voit que, pour le bien de son service, il faut tâcher d'obtenir un pardon de sa bonté pour cette fois. Si vous saviez comme certaines gens blâment M. de Grignan pour avoir trop peu considéré son pays, en comparaison de l'obéissance qu'il voulait établir, vous verriez bien qu'il est difficile de contenter tout le monde; et s'il avait fait autrement, ce serait encore pis. Ceux qui admirent la beauté de la place où il est n'en savent pas les difficultés. Par exemple, n'êtes-vous pas à plaindre présentement? Le voyage du roi est entièrement rompu, mais les troupes marchent toujours à Metz. Sévigné y est déjà; la Trousse s'en va; tous deux plus chargés de bonnes intentions que d'argent comptant. Voilà l'archevêque de Reims qui commence par vous faire mille compliments très-sincères; il dit que M. d'Uzès n'a point vu son père aujourd'hui: il m'assure encore que le roi est très-content de votre mari; qu'il reçoit le présent de votre province; mais que, pour n'avoir pas été obéi ponctuellement, il envoie des lettres de cachet pour exiler des consuls: on ne peut en dire davantage par la poste. Ce qu'il faut faire en général, c'est d'être toujours très-passionné pour le service de Sa Majesté; mais il faut tâcher aussi de ménager un peu les cœurs des Provençaux, afin d'être plus en état de faire obéir au roi dans ce pays-là.

M. de la Rochefoucauld vous mande, et moi avec lui, que si la lettre que vous lui avez écrite ne vous paraît pas bonne, c'est que vous ne vous y connaissez pas: il a raison, cette lettre est très-agréable et très-spirituelle: en voilà la réponse. Adieu, ma chère comtesse; je pense à vous jour et nuit. Donnez-moi des moyens de vous servir pour amuser ma tendresse.

80.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Paris, mardi 5 janvier 1672.

Le roi donna hier, lundi 4 janvier, audience à l'ambassadeur de Hollande[226]: il voulut que M. le Prince, M. de Turenne, M. de Bouillon et M. de Créqui fussent témoins de ce qui se passerait. L'ambassadeur présenta sa lettre au roi, qui ne la lut pas, quoique le Hollandais proposât d'en faire la lecture: le roi lui dit qu'il en savait le contenu, et qu'il en avait une copie dans sa poche. L'ambassadeur s'étendit fort au long sur les justifications qui étaient dans la lettre, et que messieurs les états s'étaient examinés scrupuleusement, pour voir ce qu'ils auraient pu faire qui déplût à Sa Majesté; qu'ils n'avaient jamais manqué de respect, et que cependant ils entendaient dire que tout ce grand armement n'était fait que pour fondre sur eux; qu'ils étaient prêts de satisfaire Sa Majesté dans tout ce qu'il lui plairait d'ordonner; et qu'ils la suppliaient de se souvenir des bontés que les rois ses prédécesseurs avaient eues pour eux, et auxquelles ils devaient toute leur grandeur. Le roi prit la parole, et dit, avec une majesté et une grâce merveilleuse, qu'il savait qu'on excitait ses ennemis contre lui; qu'il avait cru qu'il était de sa prudence de ne se pas laisser surprendre; et que c'est ce qui l'avait obligé à se rendre si puissant sur la mer et sur la terre, afin d'être en état de se défendre; qu'il lui restait encore quelques ordres à donner, et qu'au printemps il ferait ce qu'il trouverait le plus avantageux pour sa gloire et pour le bien de son État; et fit comprendre ensuite à l'ambassadeur, par un signe de tête, qu'il ne voulait point de réplique. La lettre s'est trouvée conforme au discours de l'ambassadeur, hormis qu'elle finissait par assurer Sa Majesté qu'ils feraient tout ce qu'elle ordonnerait, pourvu qu'il ne leur en coûtât point de se brouiller avec leurs alliés.

Ce même jour, M. de la Feuillade fut reçu à la tête du régiment des gardes, et prêta le serment entre les mains d'un maréchal de France, comme c'est la coutume; et le roi, qui était présent, dit lui-même au régiment qu'il leur donnait M. de la Feuillade pour mestre de camp, et lui mit la pique à la main, chose qui ne se fait jamais que par le commissaire, de la part du roi; mais Sa Majesté a voulu que nulle faveur ni nul agrément ne manquât à cette cérémonie.

MM. Dangeau et Langlée[227] ont eu de grosses paroles, à la rue des Jacobins, sur un payement de l'argent du jeu. Dangeau menaça, Langlée repoussa l'injure par lui dire qu'il ne se souvenait pas qu'il était Dangeau, et qu'il n'était pas sur le pied dans le monde d'un homme redoutable. On les accommoda; ils ont tous deux tort, et les reproches furent violents et peu agréables pour l'un et pour l'autre. Langlée est fier et familier au possible; il jouait l'autre jour au brelan avec le comte de Gramont, qui lui dit, sur quelques manières un peu libres: «M. de Langlée, gardez ces familiarités-là pour quand vous jouerez avec le roi.»

Le maréchal de Bellefonds a demandé permission au roi de vendre sa charge[228]; jamais personne ne la fera si bien que lui. Tout le monde croit, et moi plus que les autres, que c'est pour payer ses dettes, pour se retirer, et songer uniquement à l'affaire de son salut.

M. le procureur général de la cour des aides (Nicolas le Camus) est premier président de la même compagnie: ce changement est grand pour lui; ne manquez pas de lui écrire l'un ou l'autre, et que celui qui n'écrira pas écrive un mot dans la lettre de celui qui écrira. Le président de Nicolaï est remis dans sa charge[229]. Voilà donc ce qui s'appelle des nouvelles.

81.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.