Il y a tous les soirs des bals, des comédies et des mascarades à Saint-Germain. Le roi a une application à divertir Madame, qu'il n'a jamais eue pour l'autre. Racine a fait une tragédie qui s'appelle Bajazet, et qui lève la paille; vraiment elle ne va pas empirando comme les autres. M. de Tallard[233] dit qu'elle est autant au-dessus des pièces de Corneille, que celles de Corneille sont au-dessus de celles de Boyer: voilà ce qui s'appelle louer; il ne faut point tenir les vérités captives. Nous en jugerons par nos yeux et par nos oreilles.
Du bruit de Bajazet mon âme importunée[234],
fait que je veux aller à la comédie; enfin nous en jugerons.
J'ai été à Livry; hélas! ma chère enfant, que je vous ai bien tenu parole, et que j'ai songé tendrement à vous! Il y faisait très-beau, quoique très-froid; mais le soleil brillait; tous les arbres étaient parés de perles et de cristaux: cette diversité ne déplaît point. Je me promenai fort: je fus le lendemain dîner à Pomponne: quel moyen de vous redire ce qui fut dit en cinq heures? je ne m'y ennuyai point. M. de Pomponne sera ici dans quatre jours; ce serait un grand chagrin pour moi si jamais j'étais obligée à lui aller parler pour vos affaires de Provence: tout de bon, il ne m'écouterait pas; vous voyez que je fais un peu l'entendue. Mais, de bonne foi, rien n'est égal à M. d'Uzès; c'est ce qui s'appelle les grosses cordes; je n'ai jamais vu un homme, ni d'un meilleur esprit, ni d'un meilleur conseil: je l'attends pour vous parler de ce qu'il aura fait à Saint-Germain.
Vous me priez de vous écrire de grandes lettres; je pense que vous devez en être contente; je suis quelquefois épouvantée de leur immensité: ce sont toutes vos flatteries qui me donnent cette confiance. Je vous conjure de vous conserver dans ce bienheureux état, et ne passez point d'une extrémité à l'autre. De bonne foi; prenez du temps pour vous rétablir, et ne tentez point Dieu par vos dialogues et par votre voisinage.
83.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi au soir, 15 janvier 1672.
Je vous ai écrit ce matin, ma fille, par le courrier qui vous porte toutes les douceurs et tous les agréments du monde pour vos affaires de Provence; mais je veux vous écrire encore ce soir, afin qu'il ne soit pas dit que la poste arrive sans vous apporter de mes lettres. Tout de bon, ma belle, je crois que vous les aimez; vous me le dites: pourquoi voudriez-vous me tromper en vous trompant vous-même? Mais si par hasard cela n'était pas, vous seriez à plaindre de l'accablement où je vous mettrais par l'abondance de mes lettres: les vôtres font ma félicité. Je ne vous ai point répondu sur votre belle âme: c'est Langlade qui dit, la belle âme, pour badiner; mais, de bonne foi, vous l'avez fort belle; ce n'est peut-être pas de ces âmes du premier ordre, comme chose[235], ce Romain qui, pour tenir sa parole, retourna chez les Carthaginois, où il fut pis que martyrisé; mais, au-dessous, vous pouvez vous vanter d'être du premier rang: je vous trouve si parfaite et dans une si grande réputation, que je ne sais que vous dire, sinon vous admirer, et vous prier de soutenir toujours votre raison par votre courage, et votre courage par votre raison.
La pièce de Racine m'a paru belle, nous y avons été; ma belle-fille[236] m'a paru la plus miraculeusement bonne comédienne que j'aie jamais vue: elle surpasse la Desœillets de cent mille piques; et moi, qu'on croit assez bonne pour le théâtre[237], je ne suis pas digne d'allumer les chandelles quand elle paraît. Elle est laide de près, et je ne m'étonne pas que mon fils ait été suffoqué par sa présence; mais quand elle dit des vers, elle est adorable. Bajazet est beau; j'y trouve quelque embarras sur la fin; mais il y a bien de la passion, et de la passion moins folle que celle de Bérénice. Je trouve pourtant, à mon petit sens, qu'elle ne surpasse pas Andromaque, et pour les belles comédies de Corneille, elles sont autant au-dessus, que votre idée était au-dessus de..... Appliquez, et ressouvenez-vous de cette folie, et croyez que jamais rien n'approchera, je ne dis pas surpassera, je dis que rien n'approchera des divins endroits de Corneille. Il nous lut l'autre jour, chez M. de la Rochefoucauld, une comédie qui fait souvenir de sa défunte veine[238]. Je voudrais cependant que vous fussiez venue avec moi après-dîner, vous ne vous seriez point ennuyée; vous auriez peut-être pleuré une petite larme, puisque j'en ai pleuré plus de vingt; vous auriez admiré votre belle-sœur; vous auriez vu les anges (les demoiselles de Grancey) devant vous, et la Bordeaux[239], qui était habillée en petite mignonne. M. le Duc était derrière, Pomenars au-dessus, avec les laquais, son nez dans son manteau, parce que le comte de Créance le veut faire pendre, quelque résistance qu'il y fasse; tout le bel air était sur le théâtre: le marquis de Villeroi avait un habit de bal; le comte de Guiche ceinturé comme son esprit; tout le reste en bandits. J'ai vu deux fois ce comte chez M. de la Rochefoucauld; il me parut avoir bien de l'esprit, et il était moins surnaturel qu'à l'ordinaire.
Voilà notre abbé, chez qui je suis, qui vous mande qu'il a reçu le plan de Grignan, dont il est très-content: il s'y promène déjà par avance; il voudrait bien en avoir le profil; pour moi, j'attends à le bien posséder que je sois dedans. J'ai mille compliments à vous faire de tous ceux qui ont entendu les agréables paroles du roi pour M. de Grignan. Madame de Verneuil me vient la première, elle a pensé mourir. Adieu, mon enfant. Que vous dirai-je de mon amitié, et de tout l'intérêt que je prends à vous à vingt lieues à la ronde, depuis les plus grandes jusques aux plus petites choses? J'embrasse l'admirable Grignan, le prudent coadjuteur, et le présomptueux Adhémar: n'est-ce pas là comme je les nommais l'autre jour?