Le marquis de Villeroi est donc parti pour Lyon comme je vous l'ai mandé; le roi lui fit dire par le maréchal de Créqui qu'il s'éloignât: on croit que c'est pour quelques discours chez madame la comtesse (de Soissons); enfin,
On parle d'eaux, de Tibre et l'on se tait du reste[252].
Le roi demanda à Monsieur, qui revenait de Paris: Eh bien! mon frère, que dit-on à Paris? Monsieur lui répondit: On parle fort de ce pauvre marquis.—Et qu'en dit-on?—On dit, monsieur, que c'est qu'il a voulu parler pour un autre malheureux.—Et quel malheureux, dit le roi?—Pour le chevalier de Lorraine, dit Monsieur.—Mais, dit le roi, y songez-vous encore à ce chevalier de Lorraine? vous en souciez-vous? Aimeriez-vous bien quelqu'un qui vous le rendrait?—En vérité, répondit Monsieur, ce serait le plus sensible plaisir que je pusse recevoir en ma vie.—Oh bien! dit le roi, je veux vous faire ce présent; il y a deux jours que le courrier est parti; il reviendra; je vous le redonne, et veux que vous m'ayez toute votre vie cette obligation, et que vous l'aimiez pour l'amour de moi; je fais plus, car je le fais maréchal de camp dans mon armée. Là-dessus, Monsieur se jette aux pieds du Roi, lui embrasse longtemps les genoux, et lui baise une main avec une joie sans égale. Le roi le relève, et lui dit: Mon frère, ce n'est pas ainsi que des frères se doivent embrasser; et l'embrasse fraternellement. Tout ce détail est de très-bon lieu, et rien n'est plus vrai: vous pouvez là-dessus faire vos réflexions, tirer vos conséquences, et redoubler vos belles passions pour le service du roi votre maître. On dit que Madame fera le voyage, et que plusieurs dames l'accompagneront. Les sentiments sont divers chez Monsieur: les uns ont le visage alongé d'un demi-pied, d'autres l'ont raccourci d'autant. On dit que celui du chevalier de Beuvron est infini. M. de Navailles revient aussi, et servira de lieutenant général dans l'armée de Monsieur, avec M. de Schomberg. Le roi a dit au maréchal de Villeroi: «Il fallait cette petite pénitence à votre fils, mais les peines de ce monde ne durent pas toujours. Vous pouvez vous assurer que tout ceci est vrai; c'est mon aversion que les faux détails, mais j'aime les vrais: si vous n'êtes de mon goût, vous êtes perdue; car en voici d'infinis.
La Marans était l'autre jour seule en mante chez madame de Longueville; on sifflait dessus. Langlade vous mande que l'autre jour, en vue de vous plaire, il la releva bien de sentinelle sur des sottises qu'elle lui disait, et qu'il vous eût bien souhaité derrière la porte: plût à Dieu que vous y eussiez été! Madame de Brissac était inconsolable chez madame de Longueville; mais par malheur le comte de Guiche se mit à causer avec elle, et elle oublia son rôle, aussi bien que celui du désespoir le jour de la mort[253]; car il fallait en un certain endroit qu'elle eût perdu connaissance; elle l'oublia, et reconnut fort bien des gens qui entraient.
Adieu, ma très-chère, ma très-aimable; ne trouvez-vous pas qu'il y a bien longtemps que nous sommes séparées? Je suis frappée de cette douleur d'une manière tellement importune, qu'elle me serait insupportable, si je n'aimais à vous aimer autant que je fais, quelques peines qui y soient attachées.
90.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi au soir, 26 février 1672.
J'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite pour M. de la Valette; tout m'est cher de ce qui vient de vous: je lui veux faire avoir Pellisson pour rapporteur, afin de voir s'il sait bien faire le maître des requêtes; je ne le puis croire, si je ne le vois.
Cette pauvre Madame[254] est toujours à l'agonie; c'est une chose étrange que l'état où elle est. Mais tout est en émotion dans Paris: le courrier d'Espagne est revenu; il dit que non-seulement la reine d'Espagne se tient au traité des Pyrénées, qui est de ne point accabler ses alliés, mais qu'elle défendra les Hollandais de toute sa puissance: voilà donc la plus grande guerre du monde allumée; et pourquoi? C'est bien proprement les petits soufflets; vous en souvient-il? Nous allons attaquer la Flandre; les Hollandais se joindront aux Espagnols; Dieu nous garde des Suédois, des Anglais, des Allemands; je suis assommée de cette nouvelle. Je voudrais bien que quelque ange voulût descendre du ciel pour calmer tous les esprits et faire la paix.
Notre cardinal (de Retz) est toujours malade; je lui rends de grands soins: il vous aime toujours; il compte que vous l'aimez aussi.