On parle toujours de la guerre: vous pouvez penser combien j'en suis fâchée: il y a des gens qui veulent encore faire des almanachs[269]; mais pour cette campagne, ils sont trompés. Toute mon espérance, c'est que la cavalerie ne sera pas exposée aux siéges que l'on fera chez les Hollandais; il faut vivre pour voir démêler toute cette fusée. J'ai vu le marquis de Vence: je le trouvai si jeune, que je lui demandai comment se portait madame sa mère; M. de Coulanges me redressa: le cardinal de Retz interrompit notre conversation, mais ce ne fut que pour parler de vous. Je souhaite toujours Adhémar, pour me redire encore mille fois que vous m'aimez: vous m'assurez que c'est avec une tendresse digne de la mienne; si je ne suis contente de cette ressemblance, je suis bien difficile à contenter.
Je viens de recevoir votre lettre du jour des Cendres: en vérité, ma fille, vous me confondez par vos louanges et par vos remercîments; c'est me faire souvenir de ce que je voudrais faire pour vous, et j'en soupire, parce que je ne me contente pas moi-même; et plût à Dieu que vous fussiez si pressée de mes bienfaits, que vous fussiez contrainte de vous jeter dans l'ingratitude! Nous avons souvent dit que c'est la vraie porte pour en sortir honnêtement, quand on ne sait plus où donner de la tête; mais je ne suis pas assez heureuse pour vous réduire à cette extrémité: votre reconnaissance suffit et au delà. Que vous êtes aimable! et que vous me dites plaisamment tout ce qui se peut dire là-dessus! Au reste, quelle folie de perdre tant d'argent à ce chien de brelan! c'est un coupe-gorge qu'on a banni de ce pays-ci, parce qu'on y fait de sérieux voyages: vous jouez d'un malheur insurmontable, vous perdez toujours; croyez-moi, ne vous opiniâtrez point, songez que tout cet argent s'est perdu sans vous divertir: au contraire, vous avez payé cinq ou six mille francs pour vous ennuyer, et pour être houspillée de la fortune. Ma fille, je m'emporte; il faut dire comme Tartufe: C'est un excès de zèle. A propos de comédie, voilà Bajazet: si je pouvais vous envoyer la Champmêlé, vous trouveriez la pièce bonne; mais, sans elle, elle perd la moitié de son prix. Je suis folle de Corneille; il nous donnera encore Pulchérie, où l'on reverra
La main qui crayonna
La mort du grand Pompée et l'âme de Cinna[270].
Il faut que tout cède à son génie. Voilà cette petite fable de la Fontaine, sur l'aventure du curé de M. de Boufflers, qui fut tué tout roide en carrosse auprès de son mort[271]: cet événement est bizarre; la fable est jolie, mais ce n'est rien au prix de celles qui suivront. Je ne sais ce que c'est ce que Pot au lait[272].
J'ai souvent des nouvelles de mon pauvre enfant; la guerre me déplaît fort, pour lui premièrement, et puis pour les autres que j'aime. Madame de Vaudemont est à Anvers, nullement disposée à revenir; son mari est contre nous. Madame de Courcelles[273] sera bientôt sur la sellette; je ne sais si elle touchera il petto adamantino de M. d'Avaux[274]; mais jusqu'ici il a été aussi rude à la Tournelle que dans sa réponse. Ma fille, j'écris sans mesure, encore faut-il finir: en écrivant aux autres, on est aise d'avoir écrit; et moi, j'aime à vous écrire par-dessus toutes choses. J'ai mille amitiés à vous faire de M. de la Rochefoucauld, de notre cardinal, de Barillon, et surtout de madame Scarron, qui vous sait bien louer à ma fantaisie; vous êtes bien selon son goût. Pour M. et madame de Coulanges, M. l'abbé, ma tante, ma cousine, la Mousse, c'est un cri général pour me prier de parler d'eux; mais je ne suis pas toujours en humeur de faire des litanies; j'en oublie encore: en voilà pour longtemps. Le pauvre Ripert est toujours au lit: il me vient des pensées sur son mal; que diantre a-t-il? J'aime toujours ma petite enfant, malgré les divines beautés de son frère.
Adieu, ma chère enfant, j'embrasse votre comte; je l'aime encore mieux dans son appartement que dans le vôtre. Hélas! quelle joie de vous voir belle taille, en santé, en état d'aller, de trotter comme une autre. Donnez-moi le plaisir de vous revoir ainsi.
93.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 16 mars 1672.
Vous me parlez de mon départ: ah! ma fille, je languis dans cet espoir charmant; rien ne m'arrête que ma tante[275], qui se meurt de douleur et d'hydropisie: elle me brise le cœur par l'état où elle est, et par tout ce qu'elle dit de tendre et de bon sens; son courage, sa patience, sa résignation, tout cela est admirable. M. d'Hacqueville et moi, nous suivons son mal jour à jour: il voit mon cœur, et la douleur que j'ai de n'être pas libre tout présentement: je me conduis par ses avis; nous verrons entre ci et Pâques: si son mal augmente, comme il a fait depuis que je suis ici, elle mourra entre nos bras: si elle reçoit quelque soulagement, et qu'elle prenne le train de languir, je partirai dès que M. de Coulanges sera revenu. Notre pauvre abbé est au désespoir, aussi bien que moi; nous verrons donc comme cet excès de mal se tournera dans le mois d'avril: je n'ai que cela dans la tête: vous ne sauriez avoir tant d'envie de me voir que j'en ai de vous embrasser: bornez votre ambition, et ne croyez pas me pouvoir jamais égaler là-dessus.