Enfin, ma chère fille, j'arrive présentement dans le vieux château de mes pères. Voici où ils ont triomphé, suivant la mode de ce temps-là. Je trouve mes belles prairies, ma petite rivière, mes magnifiques bois et mon beau moulin, à la même place où je les avais laissés. Il y a eu ici de plus honnêtes gens que moi; et cependant, au sortir de Grignan, après vous avoir quittée, je m'y meurs de tristesse. Je pleurerais présentement de tout mon cœur, si je m'en voulais croire; mais je m'en détourne, suivant vos conseils. Je vous ai vue ici; Bussy y était, qui nous empêchait fort de nous y ennuyer. Voilà où vous m'appelâtes marâtre d'un si bon ton. On a élagué des arbres devant cette porte, ce qui fait une allée fort agréable. Tout crève ici de blé, et de Caron pas un mot[326], c'est-à-dire pas un sou. Il pleut à verse: je suis désaccoutumée de ces continuels orages, j'en suis en colère. M. de Guitaut est à Époisses: il envoie tous les jours ici pour savoir quand j'arriverai, et pour m'emmener chez lui; mais ce n'est pas ainsi qu'on fait ses affaires. J'irai pourtant le voir, et vous prévoyez bien que nous parlerons de vous: je vous prie d'avoir l'esprit en repos sur tout ce que je dirai; je ne suis pas assurément fort imprudente. Nous vous écrirons, Guitaut et moi. Je ne puis m'accoutumer à ne vous plus voir; et si vous m'aimez, vous m'en donnerez une marque certaine cette année. Adieu, mon enfant; j'arrive, je suis un peu fatiguée; quand j'aurai les pieds chauds, je vous en dirai davantage.

112.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Époisses, mercredi 25 octobre 1673.

Je n'achevai qu'avant-hier toutes mes affaires à Bourbilly, et le même jour je vins ici, où l'on m'attendait avec quelque impatience. J'ai trouvé le maître et la maîtresse du logis avec tout le mérite que vous leur connaissez, et la comtesse (de Fiesque) qui part, et qui donne de la joie à tout un pays. J'ai mené avec moi monsieur et madame de Toulongeon, qui ne sont pas étrangers dans cette maison: il est survenu encore madame de Chatelus, et M. le marquis de Bonneval, de sorte que la compagnie est complète. Cette maison est d'une grandeur et d'une beauté surprenante; M. de Guitaut[327] se divertit fort à la faire ajuster, et y dépense bien de l'argent: il se trouve heureux de n'avoir point d'autre dépense à faire. Je plains ceux qui ne peuvent pas se donner ce plaisir. Nous avons causé à l'infini, le maître du logis et moi; c'est-à-dire, j'ai eu le mérite de savoir bien écouter. On passerait bien des jours dans cette maison sans s'ennuyer: vous y avez été extrêmement célébrée. Je ne crois pas que j'en pusse sortir, si on y recevait de vos nouvelles; mais, ma fille, sans vous faire valoir ce que vous occupez dans mon cœur et dans mon souvenir, cet état d'ignorance m'est insoutenable. Je me creuse la tête à deviner ce que vous m'avez écrit, et ce qui vous est arrivé depuis trois semaines, et cette application inutile trouble fort mon repos. Je trouverai cinq ou six de vos lettres à Paris; je ne comprends pas pourquoi M. de Coulanges ne me les a pas envoyées, je l'en avais prié. Enfin je pars demain pour prendre le chemin de Paris; car vous vous souvenez bien que de Bourbilly on passe devant cette porte où M. de Guitaut vint nous faire un jour des civilités. Je ne serai à Paris que la veille de la Toussaint. On dit que les chemins sont déjà épouvantables dans cette province. Je ne vous parle point de la guerre: on mande qu'elle est déclarée; d'autres, qui sont des manières de ministres, disent que c'est le chemin de la paix: voilà ce qu'un peu de temps nous apprendra. M. d'Autun (Gabriel de Roquette) est en ce pays; ce n'est pas ici où je l'ai vu, mais il en est près, et l'on voit des gens qui ont eu le bonheur de recevoir sa bénédiction. Adieu, ma très-chère et très-aimable enfant; je ne trouve personne qui ne s'imagine que vous avez raison de m'aimer, en voyant de quelle façon je vous aime.

113.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Paris, jeudi 2 novembre 1673.

Enfin, ma chère enfant, me voilà arrivée après quatre semaines de voyage, ce qui m'a pourtant moins fatiguée que la nuit que je viens de passer dans le meilleur lit du monde: je n'ai pas fermé les yeux, j'ai compté toutes les heures de ma montre; et enfin, à la petite pointe du jour, je me suis levée: car que faire en un lit, à moins que l'on ne dorme[328]? J'avais le pot au feu, c'était une oille et un consommé qui cuisaient séparément. Nous arrivâmes hier, jour de la Toussaint, bon jour, bonne œuvre; nous descendîmes chez M. de Coulanges: je ne vous dirai point mes faiblesses ni mes sottises en rentrant dans Paris: enfin je vis l'heure et le moment que je n'étais pas visible; mais je détournai mes pensées, et je dis que le vent m'avait rougi le nez. Je trouve M. de Coulanges qui m'embrasse; M. de Rarai, un moment après; madame de Coulanges, mademoiselle de Méri, un autre moment après: arrivent ensuite madame de Sansei, madame de Bagnols, M. l'archevêque de Reims (M. le Tellier), tout transporté d'amour pour le coadjuteur; un autre moment après, madame de la Fayette, M. de la Rochefoucauld, madame Scarron, d'Hacqueville, la Garde, l'abbé de Grignan, l'abbé Têtu: vous voyez, d'où vous êtes, tout ce qui se dit, et la joie qu'on témoigne; et madame de Grignan? et votre voyage? et tout ce qui n'a point de liaison ni de suite. Enfin on soupe, on se sépare, et je passe cette belle nuit. Ce matin, à neuf heures, la Garde, l'abbé de Grignan, Brancas, d'Hacqueville, sont entrés dans ma chambre pour ce qui s'appelle raisonner pantoufle. Premièrement, je vous dirai que vous ne sauriez trop aimer Brancas, la Garde et d'Hacqueville; pour l'abbé de Grignan, cela s'en va sans dire. J'oubliais de vous mander qu'hier au soir, avant toutes choses, je lus vos quatre lettres des 15, 18, 22 et 25 octobre: je sentis tout ce que vous expliquez si bien; mais puis-je assez vous remercier ni de votre bonne et tendre amitié, dont je suis très-convaincue, ni du soin que vous prenez de me parler de toutes vos affaires? Ah! ma fille, c'est une grande justice, car rien au monde ne me tient tant au cœur que tous vos intérêts, quels qu'ils puissent être: vos lettres sont ma vie, en attendant mieux.

J'admire que le petit mal de M. de Grignan ait prospéré au point que vous me le mandez, c'est-à-dire qu'il faut prendre garde en Provence au pli de sa chaussette; je souhaite qu'il se porte bien et que la fièvre le quitte, car il faut mettre flamberge au vent: je hais fort cette petite guerre[329].

Je reviens à vos trois hommes, que vous devez aimer très-solidement: ils n'ont tous que vos affaires dans la tête; ils ont trouvé à qui parler, et notre conférence a duré jusqu'à midi. La Garde m'assure fort de l'amitié de M. de Pomponne: ils sont tous contents de lui. Si vous me demandez ce qu'on dit à Paris, et de quoi il est question, je vous dirai que l'on n'y parle que de M. et madame de Grignan, de leurs affaires, de leurs intérêts, de leur retour; enfin jusqu'ici je ne me suis pas aperçue qu'il s'agisse d'autres choses. Les bonnes têtes vous diront ce qu'il leur semble de votre retour; je ne veux pas que vous m'en croyiez, croyez-en M. de la Garde. Nous avons examiné combien de choses doivent vous obliger de venir rajuster ce qu'a dérangé votre bon ami[330] et envers le maître et envers tous les principaux; enfin il n'y a point de porte où il n'ait heurté, et rien qu'il n'ait ébranlé par ses discours, dont le fond est du poison chamarré d'un faux agrément: il sera bon même de dire tout haut que vous venez, et vous l'y trouverez peut-être encore, car il a dit qu'il reviendra; et c'est alors que M. de Pomponne et tous vos amis vous attendent pour régler vos allures à l'avenir: tant que vous serez éloignée, vous leur échapperez toujours; et, en vérité, celui qui parle ici a trop d'avantage sur celui qui ne dit mot. Quand vous irez à Orange, c'est-à-dire M. de Grignan, écrivez à M. de Louvois l'état des choses, afin qu'il n'en soit point surpris. Ce siége d'Orange me déplaît par mille raisons. J'ai vu tantôt M. de Pomponne, M. de Bezons, madame d'Huxelles, madame de Villars, l'abbé de Pontcarré, madame de Rarai; tout cela vous fait mille compliments, et vous souhaite. Enfin croyez-en la Garde; voilà tout ce que j'ai à vous dire. On ne vous conseille point ici d'envoyer des ambassadeurs, on trouve qu'il faut M. de Grignan et vous: on se moque de la raison de la guerre. M. de Pomponne a dit à d'Hacqueville que les affaires ne se démêleraient pas en Provence, et que quelquefois on a la paix lorsqu'on parle le plus de la guerre.

Despréaux a été avec Gourville voir M. le Prince. M. le Prince voulut qu'il vît son armée. Eh bien! qu'en dites-vous, dit M. le Prince? Monseigneur, dit Despréaux, je crois qu'elle sera fort bonne quand elle sera majeure. C'est que le plus âgé n'a pas dix-huit ans.