Je viens de Saint-Germain, où j'ai été deux jours entiers avec madame de Coulanges et M. de la Rochefoucauld; nous logions chez lui. Nous fîmes le soir notre cour à la reine, qui me dit bien des choses obligeantes pour vous; mais s'il fallait vous dire tous les bonjours, tous les compliments d'hommes et de femmes, vieux et jeunes, qui m'accablèrent et me parlèrent de vous, ce serait nommer quasi toute la cour; je n'ai rien vu de pareil: Et comment se porte madame de Grignan? quand reviendra-t-elle? et ceci, et cela: enfin, représentez-vous que chacun, n'ayant rien à faire et me disant un mot, me faisait répondre à vingt personnes à la fois. J'ai dîné avec madame de Louvois; il y avait presse à qui nous en donnerait. Je voulais revenir hier; on nous arrêta d'autorité, pour souper chez M. de Marsillac, dans son appartement enchanté, avec madame de Thianges, madame Scarron, M. le Duc, M. de la Rochefoucauld, M. de Vivonne, et une musique céleste. Ce matin, nous sommes revenues.

Voici une querelle qui faisait la nouvelle de Saint-Germain. M. le chevalier de Vendôme et M. de Vivonne font les amoureux de madame de Ludres: M. le chevalier de Vendôme veut chasser M. de Vivonne; on s'écrie: Et de quel droit? Sur cela, il dit qu'il veut se battre contre M. de Vivonne: on se moque de lui. Non, il n'y a point de raillerie: il veut se battre, et monte à cheval, et prend la campagne. Voici ce qui ne peut se payer, c'est d'entendre Vivonne. Il était dans sa chambre, très-mal de son bras[343], recevant les compliments de toute la cour, car il n'y a point eu de partage. «Moi! messieurs, dit-il, moi me battre, il peut fort bien me battre s'il veut, mais je le défie de faire que je veuille me battre: qu'il se fasse casser l'épaule, qu'on lui fasse dix-huit incisions; et puis (on croit qu'il va dire, et puis nous nous battrons); et puis, dit-il, nous nous accommoderons. Mais se moque-t-il de vouloir tirer sur moi? voilà un beau dessein: c'est comme qui voudrait tirer dans une porte cochère[344]. Je me repens bien de lui avoir sauvé la vie au passage du Rhin: je ne veux plus faire de ces actions, sans faire tirer l'horoscope de ceux pour qui je les fais. Eussiez-vous jamais cru que c'eût été pour me percer le sein que je l'eusse remis sur la selle?» Mais tout cela d'un ton et d'une manière si folle, qu'on ne parlait d'autre chose à Saint-Germain.

J'ai trouvé votre siége d'Orange fort étalé à la cour: le roi en avait parlé agréablement, et on trouva très-beau que sans ordre du roi, et seulement pour suivre M. de Grignan, il se soit trouvé sept cents gentilshommes à cet occasion; car le roi ayant dit sept cents, tout le monde dit sept cents: on ajoute qu'il y avait deux cents litières, et de rire; mais on croit sérieusement qu'il y a peu de gouverneurs qui pussent avoir une pareille suite.

J'ai causé trois heures en deux fois avec M. de Pomponne; j'en suis contente au delà de ce que j'espérais; mademoiselle Lavocat[345] est dans notre confidence; elle est très-aimable; elle sait notre syndicat, notre procureur, notre gratification, notre opposition, notre délibération, comme elle sait la carte et les intérêts des princes, c'est-à-dire sur le bout du doigt: on l'appelle le petit ministre; elle est dans tous nos intérêts. Il y a des entr'actes à nos conversations, que M. de Pomponne appelle des traits de rhétorique, pour captiver la bienveillance des auditeurs. Il y a des articles dans vos lettres sur lesquels je ne réponds pas: il est ordinaire d'être ridicule, quand on répond de si loin. Vous savez quel déplaisir nous avions de la perte de je ne sais quelle ville, lorsqu'il y avait dix jours qu'à Paris on se réjouissait que le prince d'Orange en eût levé le siége; c'est le malheur de l'éloignement. Adieu, ma très-aimable: je vous embrasse bien tendrement.

118.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Paris, vendredi 22 décembre 1673.

Il y a une nouvelle de l'Europe qui m'est entrée dans la tête: je vais vous la mander, contre mon ordinaire. Vous savez la mort du roi de Pologne[346]. Le grand-maréchal[347], mari de mademoiselle d'Arquien[348], est à la tête d'une armée contre les Turcs: il a gagné une bataille si pleine et si entière, qu'il est demeuré quinze mille Turcs sur la place: il a pris deux bassas; il s'est logé dans la tente du général, et cette victoire est si grande, qu'on ne doute point qu'il ne soit élu roi, d'autant plus qu'il est à la tête d'une armée, et que la fortune est toujours pour les gros bataillons: voilà une nouvelle qui m'a plu.

119.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Paris, jeudi 28 décembre 1673.

Je commence dès aujourd'hui ma lettre, et je la finirai demain. Je veux d'abord traiter le chapitre de votre voyage de Paris: vous apprendrez par Janet que la Garde est celui qui l'a trouvé le plus nécessaire, et qui a dit qu'il fallait demander votre congé; peut-être l'a-t-il obtenu, car Janet a vu M. de Pomponne. Mais ce n'est pas, dites-vous, une nécessité de venir; et le raisonnement que vous me faites est si fort, et vous rendez si peu considérable tout ce qui le paraît aux autres pour vous engager à ce voyage, que pour moi j'en suis accablée; je sais le ton que vous prenez, ma fille; je n'en ai point au-dessus du vôtre; et surtout quand vous me demandez s'il est possible que moi, qui devrais songer plus qu'une autre à la suite de votre vie, je veuille vous embarquer dans une excessive dépense, qui peut donner un grand ébranlement au poids que vous soutenez déjà avec peine; et tout ce qui suit. Non, mon enfant, je ne veux point vous faire tant de mal, Dieu m'en garde! Et pendant que vous êtes la raison, la sagesse et la philosophie même, je ne veux point qu'on me puisse accuser d'être une mère folle, injuste et frivole, qui dérange tout, qui ruine tout, qui vous empêche de suivre la droiture de vos sentiments par une tendresse de femme: mais j'avais cru que vous pouviez faire ce voyage, vous me l'aviez promis; et quand je songe à ce que vous dépensez à Aix, et en comédiens, et en fêtes, et en repas dans le carnaval, je crois toujours qu'il vous coûterait moins de venir ici, où vous ne serez point obligée de rien apporter. M. de Pomponne et M. de la Garde me font voir mille affaires où vous et M. de Grignan êtes nécessaires; je joins à cela cette tutelle. Je me trouve disposée à vous recevoir; mon cœur s'abandonne à cette espérance; vous n'êtes point grosse, vous avez besoin de changer d'air: je me flattais même que M. de Grignan voudrait bien vous laisser avec moi cet été, et qu'ainsi vous ne feriez pas un voyage de deux mois, comme un homme: tous vos amis avaient la complaisance de me dire que j'avais raison de vous souhaiter avec ardeur: voilà sur quoi je marchais. Vous ne trouvez point que tout cela soit ni bon ni vrai, je cède à la nécessité et à la force de vos raisons; je veux tâcher de m'y soumettre, à votre exemple; et je prendrai cette douleur, qui n'est pas médiocre, comme une pénitence que Dieu veut que je fasse, et que j'ai bien méritée: il est difficile de m'en donner une meilleure, ni qui frappe plus droit à mon cœur: mais il faut tout sacrifier, et me résoudre à passer le reste de ma vie, séparée de la personne du monde qui m'est la plus sensiblement chère, qui touche mon goût, mon inclination, mes entrailles; qui m'aime plus qu'elle n'a jamais fait: il faut donner tout cela à Dieu, et je le ferai avec sa grâce, et j'admirerai sa providence, qui permet qu'avec tant de grandeurs et de choses agréables dans votre établissement, il s'y trouve des abîmes qui ôtent tous les plaisirs de la vie, et une séparation qui me blesse le cœur à toutes les heures du jour, et bien plus que je ne voudrais à celles de la nuit: voilà mes sentiments, ils ne sont pas exagérés, ils sont simples et sincères; j'en ferai un sacrifice pour mon salut. Voilà qui est fini, je ne vous en parlerai plus, et je méditerai sans cesse sur la force invincible de vos raisons, et sur votre admirable sagesse dont je vous loue, et que je tâcherai d'imiter.