A Paris, lundi 12 août 1675.
Je vous envoie la plus belle et la meilleure relation qu'on ait eue ici depuis la mort de M. de Turenne; elle est du jeune marquis de Feuquières à madame de Vins, pour M. de Pomponne. Ce ministre me dit qu'elle était meilleure et plus exacte que celle du roi: il est vrai que ce petit Feuquières[383] a un coin d'Arnauld dans sa tête, qui le fait mieux écrire que les autres courtisans.
Je viens de voir le cardinal de Bouillon; il est changé à n'être pas connaissable: il m'a fort parlé de vous; il ne doutait pas de vos sentiments: il m'a conté mille choses de M. de Turenne qui font mourir; son oncle apparemment était en état de paraître devant Dieu, car sa vie était parfaitement innocente. Il demandait au cardinal, à la Pentecôte, s'il ne pourrait pas bien communier sans se confesser: son neveu lui dit que non, et que depuis Pâques il ne pouvait guère s'assurer de n'avoir point offensé Dieu. M. de Turenne lui conta son état; il était à mille lieues d'un péché mortel. Il alla pourtant à confesse pour la coutume; il disait: Mais faut-il dire à ce récollet comme à M. de Saint-Gervais? est-ce tout de même? En vérité, une telle âme est bien digne du ciel; elle venait trop droit de Dieu pour n'y pas retourner, s'étant si bien préservée de la corruption du monde. Il aimait tendrement le fils de M. d'Elbeuf[384]; c'est un prodige de valeur à quatorze ans. Il l'envoya l'année passée saluer M. de Lorraine, qui lui dit: «Mon petit cousin, vous êtes trop heureux de voir et d'entendre tous les jours M. de Turenne; vous n'avez que lui de parent et de père: baisez les pas par où il passe, et faites-vous tuer à ses pieds.» Ce pauvre enfant se meurt de douleur; c'est une affliction de raison et d'enfance, à quoi l'on craint qu'il ne résiste pas. M. le comte d'Auvergne l'a pris avec lui, car il n'a rien à attendre de son père. Cavoye est affligé par les formes. Le duc de Villeroi a écrit ici des lettres, dans le transport de sa douleur, qui sont d'une telle force qu'il les faut cacher. Il ne voit rien dans sa fortune au-dessus d'avoir été aimé de ce héros, et déclare qu'il méprise toute autre sorte d'estime après celle-là: sauve qui peut! M. de Marsillac s'est signalé en parlant de M. de Lorges comme d'un sujet digne d'une autre récompense que celle de la dépouille de M. de Vaubrun. Jamais rien n'aurait été d'une si grande édification, ni d'un si bon exemple, que de l'honorer du bâton, après un si grand succès.
On vint éveiller M. de Reims à cinq heures du matin, pour lui dire que M. de Turenne avait été tué. Il demanda si l'armée était défaite; on lui dit que non: il gronda qu'on l'eût éveillé, appela son valet de chambre coquin, fit retirer le rideau, et se rendormit. Adieu, mon enfant; que voulez-vous que je vous dise?
Je vous envoie cette relation à cinq heures du soir: je fais mon paquet toute seule; M. de Coulanges viendrait ce soir, et voudrait la copier; je hais cela comme la mort. J'ai fait toutes vos amitiés et dit toutes vos douceurs à M. de Pomponne et à madame de Vins: en vérité, elles sont très-bien reçues. Je lui dis la joie que vous aviez de n'être plus mêlée dans les sottes querelles de Provence: il en rit, et de la raison de votre sagesse: il souhaiterait que les Bretons s'amusassent à se haïr, plutôt qu'à se révolter. J'ai vu madame de Rouillé chez elle; je la trouvai toujours aimable; je croyais être à Aix; je voudrais fort sa fille[385], mais elle a de plus grandes idées. Adieu, ma très-chère et très-aimée. Madame de Verneuil et la maréchale de Castelnau viennent d'admirer votre portrait; on l'aime tendrement, et il n'est pas si beau que vous. C'est à M. de Grignan, que j'embrasse, à qui j'envoie la relation aussi bien qu'à vous.
135.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 16 août 1675.
Je voudrais mettre tout ce que vous m'écrivez de M. de Turenne dans une oraison funèbre: vraiment votre style est d'une énergie et d'une beauté extraordinaire; vous étiez dans les bouffées d'éloquence que donne l'émotion de la douleur. Ne croyez point, ma fille, que son souvenir soit déjà fini dans ce pays-ci; ce fleuve qui entraîne tout, n'entraîne pas sitôt une telle mémoire, elle est consacrée à l'immortalité. J'étais l'autre jour chez M. de la Rochefoucauld avec madame de Lavardin, madame de la Fayette et M. de Marsillac. M. le Premier y vint: la conversation dura deux heures sur les divines qualités de ce véritable héros: tous les yeux étaient baignés de larmes, et vous ne sauriez croire comme la douleur de sa perte était profondément gravée dans les cœurs: vous n'avez rien par-dessus nous que le soulagement de soupirer tout haut et d'écrire son panégyrique. Nous remarquions une chose, c'est que ce n'est pas depuis sa mort que l'on admire la grandeur de son cœur, l'étendue de ses lumières et l'élévation de son âme; tout le monde en était plein pendant sa vie; et vous pouvez penser ce que fait sa perte par-dessus ce qu'on était déjà; enfin ne croyez point que cette mort soit ici comme celle des autres. Vous pouvez en parler tant qu'il vous plaira, sans croire que la dose de votre douleur l'emporte sur la nôtre. Pour son âme, c'est encore un miracle qui vient de l'estime parfaite qu'on avait pour lui; il n'est pas tombé dans la tête d'aucun dévot qu'elle ne fût pas en bon état: on ne saurait comprendre que le mal et le péché pussent être dans son cœur; sa conversion si sincère nous a paru comme un baptême; chacun conte l'innocence de ses mœurs, la pureté de ses intentions, son humilité éloignée de toute sorte d'affectation, la solide gloire dont il était plein sans faste et sans ostentation, aimant la vertu pour elle-même, sans se soucier de l'approbation des hommes; une charité généreuse et chrétienne. Vous ai-je dit comme il rhabilla ce régiment anglais? il lui en coûta quatorze mille francs, et il resta sans argent. Les Anglais ont dit à M. de Lorges qu'ils achèveraient de servir cette campagne, pour venger la mort de M. de Turenne; mais qu'après cela ils se retireraient, ne pouvant obéir à d'autres que lui. Il y avait de jeunes soldats qui s'impatientaient un peu dans les marais, où ils étaient dans l'eau jusqu'aux genoux; et les vieux soldats leur disaient: «Quoi! vous vous plaignez! on voit bien que vous ne connaissez pas M. de Turenne. Il est plus fâché que nous quand nous sommes mal; il ne songe, à l'heure qu'il est, qu'à nous tirer d'ici; il veille quand nous dormons; c'est notre père; on voit bien que vous êtes jeunes:» et ils les rassuraient ainsi. Tout ce que je vous mande est vrai: je ne me charge point des fadaises dont on croit faire plaisir aux gens éloignés; c'est abuser d'eux, et je choisis bien plus ce que je vous écris que ce que je vous dirais, si vous étiez ici. Je reviens à son âme: c'est donc une chose à remarquer que nul dévot ne s'est avisé de douter que Dieu ne l'eût reçue à bras ouverts, comme une des plus belles et des meilleures qui soient jamais sorties de ses mains. Méditez sur cette confiance générale de son salut, et vous trouverez que c'est une espèce de miracle qui n'est que pour lui; enfin personne n'a osé douter de son repos éternel. Vous verrez dans les nouvelles les effets de cette grande perte.
Le roi a dit d'un certain homme dont vous aimiez assez l'absence cet hiver, qu'il n'avait ni cœur, ni esprit; rien que cela. Mme de Rohan, avec une poignée de gens, a dissipé et fait fuir les mutins qui s'étaient attroupés dans son duché de Rohan. Les troupes sont à Nantes, commandées par Forbin; car de Vins est toujours subalterne. L'ordre de Forbin est d'obéir à M. de Chaulnes; mais comme ce dernier est dans son Fort-Louis, Forbin avance et commande toujours. Vous entendez bien ce que c'est que ces sortes d'honneurs en idée, que l'on laisse sans action à ceux qui commandent. M. de Lavardin avait fort demandé le commandement; il a été à la tête d'un vieux régiment[386], et prétendait que cet honneur lui était dû; mais il n'a pas eu contentement. On dit que nos mutins demandent pardon; je crois qu'on leur pardonnera moyennant quelques pendus. On a ôté M. de Chamillard, qui était odieux à la province, et l'on a donné pour intendant de ces troupes M. de Marillac, qui est fort honnête homme. Ce ne sont plus ces désordres qui m'empêchent de partir, c'est autre chose que je ne veux pas quitter; je n'ai pu même aller à Livry, quelque envie que j'en aie; il faut prendre le temps comme il vient: on est assez aise d'être au milieu des nouvelles, dans ces terribles temps.
Écoutez, je vous prie, encore un mot de M. de Turenne. Il avait fait connaissance avec un berger qui savait très-bien les chemins et le pays; il allait seul avec lui, et faisait poster ses troupes selon la connaissance que cet homme lui donnait: il aimait ce berger, et le trouvait d'un sens admirable; il disait que le colonel Bec était venu comme cela, et qu'il croyait que ce berger ferait sa fortune comme lui. Quand il eut fait passer ses troupes à loisir, il se trouva content, et dit à M. de Roye (son beau-frère): «Tout de bon, il me semble que cela n'est pas trop mal; et je crois que M. de Montecuculli trouverait assez bien ce que l'on vient de faire.» Il est vrai que c'était un chef-d'œuvre d'habileté. Madame de Villars a vu une autre relation depuis le jour du combat, où l'on dit que, dans le passage du Rhin, le chevalier de Grignan fit encore des merveilles de valeur et de prudence: Dieu le conserve! car le courage de M. de Turenne semble être passé à nos ennemis: ils ne trouvent plus rien d'impossible.