Vous me demandez si M. de Pont-de-Vesle est introducteur des ambassadeurs? Vous le sauriez avant ceux qui font la gazette. Il a été question de quelque chose; mais il falloit trouver à se défaire de sa charge avantageusement, et d'ailleurs sa santé est toujours fort délicate; je crains qu'à la fin nous ne le perdions. Je dis cela, le cœur serré; car c'est la plus grande perte que je puisse faire. C'est un homme qui a toutes les qualités les plus essentielles, beaucoup de mérite et d'esprit; ses procédés à mon égard sont d'un ange. Vous allez être bien surprise. Depuis que M. d'Argental est au monde, voici la première fois que nous nous sommes querellés, mais d'une façon si étrange, qu'il y a quatre jours que nous ne nous parlons. Le sujet de la querelle vient de ce qu'il ne vouloit pas souper avec madame sa mère, qui revenoit de la campagne, où elle avoit été huit jours. Elle lui avoit fait dire par tout le monde qu'elle seroit à Paris ce soir-là; et elle se plaignoit de ce qu'il n'avoit pas assez d'attentions pour elle. Je le lui dis; et nous nous échauffâmes là-dessus. Je lui soutins que le devoir devoit l'emporter sur le plaisir. En un mot, je m'emportai, sans jamais oublier la tendresse et l'amitié que j'avois pour lui; et c'est cette amitié qui m'engagea à lui parler avec cette sincérité. Il me répondit avec une sécheresse et une dureté qui m'assommèrent, comme si la foudre étoit tombée sur moi. La femme de chambre de madame en fut témoin. Il sortit de ma chambre: je restai un quart d'heure sans pouvoir parler, et je me mis à fondre en larmes.

M. de Pont-de-Vesle[193] entra, et me demanda de quoi je pleurois: je ne pus me résoudre à le lui conter. La femme de chambre le fit: il fut bien surpris. Madame ignore notre bouderie. Elle en seroit charmée, parce qu'il y a quelques jours que j'eus une scène affreuse, parce que je le soutins contre les plaintes qu'elle m'en fit. Quand elle est arrivée, mon premier soin a été de lui faire des excuses de la part de son fils, de ce qu'il ne se trouvoit pas à la maison; que j'en étois cause, lui ayant dit qu'elle n'arriveroit que fort tard; et qu'il ne pouvoit se dispenser d'aller à un souper où il s'étoit engagé depuis huit jours, sur-tout connaissant très-peu les gens qui composoient cette partie. La femme de chambre se trouva derrière moi: je l'ignorois. Les larmes lui vinrent aux yeux d'étonnement et de joie. Elle me dit que je justifiois M. d'Argental, lorsque j'avois sujet de m'en plaindre. J'avois dit à Pont-de-Vesle que dorénavant je n'aimerois plus que pour moi M. d'Argental, et qu'assurément je ne l'aimerois plus pour lui-même. Concevez-vous, Madame, ma douleur? Au bout de vingt-sept ans, perdre un ami! Je le crois honteux de ce qui s'est passé. Il continue de me manquer, sûrement par cette raison. J'ai le cœur si gros, qu'il m'est impossible d'achever ma lettre: je la reprendrai quand je serai plus tranquille.

Du 28 août 1728

La bouderie a duré huit jours, et selon la règle, celui qui a raison a fait les avances. Je bus à sa santé, à table, et je l'embrassai le lendemain, sans explication. Depuis ce temps-là, nous sommes fort bien ensemble. Vous direz qu'il y a une furieuse distance d'une date à l'autre; mais j'ai eu des occupations qui m'ont empêchée de vous écrire, mais non pas d'être fort occupée de vous. Mademoiselle Bideau n'a pas fait tout ce qu'elle m'avoit promis. Je n'en suis pas trop fâchée: je crains les trop grandes obligations. Cabanne compte vous aller voir. Plût à Dieu que je fusse aussi libre que lui! je serois actuellement auprès de vous. Mais quelque chose qui arrive, j'irai, quand même je serois réduite à demander l'aumône, pour aller voir tout ce que j'aime le mieux en vérité, sans exception.

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LETTRE XV.

Paris, 10 juin 1723

On dit enfin que nous irons à Pont-de-Vesle. Madame de Ferriol a toutes les peines du monde à s'y déterminer: tous les projets qu'elle avoit faits sont rompus. Premièrement son mari avoit un procès qui devoit se juger incessamment, et il a été remis à l'année prochaine; ensuite elle a dit que jamais son mari ne voudroit venir avec elle, et que pendant son absence, il dépenseroit beaucoup. Il l'a assurée qu'il l'accompagneroit, soit dans la diligence, soit dans une chaise de poste, tout comme elle le souhaiteroit. Ensuite elle a dit qu'elle ne vouloit point partir, qu'elle ne sût si miladi Bolingbrocke ne viendroit point cet été. Madame Bolingbrocke lui a mandé qu'elle ne comptoit venir qu'au commencement de l'hiver, et que si elle n'étoit pas à Paris, elle remettroit son voyage à l'été prochain. Enfin, il a fallu chercher quelqu'autre raison. Elle a dit qu'elle n'avoit point d'argent. M. son frère lui en a offert. La voilà, comme vous voyez, à quia. Elle a paru se rendre; mais elle veut, avant que de partir, prendre les eaux de Balaruc: elles ne sont pas arrivées: ainsi cela renvoie. Je crois qu'il faudra qu'à la fin elle se décide. Tout le monde est excédé de ses incertitudes. Le vrai de ses difficultés, c'est qu'elle ne voudroit point quitter le maréchal, qui ne s'en soucie point, et ne feroit pas un pas pour elle. Mais elle croit que cela lui donne de la considération dans le monde. Personne ne s'adresse à elle pour demander des grâces au vieux maréchal. Elle est très-souvent seule; ses affaires sont toujours très-délabrées, elle ne paie point, elle ne fait aucune dépense, elle est d'une avarice et d'un dérangement inconcevables. Je suis obligée de me rappeler cent fois le jour le respect que je lui dois. Rien n'est plus triste que de n'avoir pour faire son devoir, que la raison du devoir.

Le chevalier est toujours malade; il m'a paru un peu moins oppressé: je tremble de le quitter. Mais je dois accompagner madame de Ferriol dans l'état où elle est. Il faut absolument la déterminer à prendre les eaux de Bourbon; et elle ne les prendra jamais, si elle ne va pas à Pont-de-Vesle. Le devoir, l'amour, l'inquiétude et l'amitié combattent sans cesse mon esprit et mon cœur: je suis dans une cruelle agitation; mon corps succombe; car je suis accablée de vapeurs et de tristesse; et s'il arrive malheur à cet homme-là; je sens que je ne pourrai supporter cet horrible chagrin. Il est plus attaché à moi que jamais; il m'encourage à remplir mon devoir. Quelquefois je ne puis m'empêcher de lui dire, que s'il étoit plus mal, il me seroit impossible de le quitter; il me gronde, et il ne veut absolument point que j'imagine rien qui s'éloigne de ce devoir: il m'assure qu'il n'y a rien dans le monde qui m'excusât; si je restois ici, quand madame de Ferriol va à cent lieues: il ne l'aime point; mais il a ma réputation à cœur. Pardonnez toutes ces foiblesses à votre pauvre amie.

J'avois laissé ma lettre; j'ai eu mille ennuis. Le chevalier est toujours très-incommodé. Je vous avoue que je suis dans de furieuses transes pour lui. Je crains qu'à la fin la suppuration des poumons ne se fasse; je n'ose faire des réflexions sur cela, et je n'ose même en parler; mais mille idées funestes me suivent sans cesse malgré moi: rien ne me console. Je n'ai personne à qui je puisse ouvrir mon cœur. Quel malheur pour moi que votre absence! Si je vous avois, vous me soutiendriez; vous me donneriez des forces; et peut-être vos conseils, mes remords, et l'amitié que j'ai pour vous, Madame, me donneroient assez de courage pour surmonter une passion que ma raison n'a pu vaincre, mais qu'elle condamne.