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LETTRE XIX.
Paris, 1729
Je viens d'apprendre, Madame, la perte que vous avez faite de M. de Cambiac. Sans savoir ses dispositions, je prends part à votre affliction. Je connois la bonté de votre cœur; vous serez toujours affligée, de quelque façon qu'il en agisse avec vous. J'espère que je n'aurai rien à reprocher à sa mémoire, et qu'il vous aura rendu justice; j'en attends la nouvelle avec impatience. J'ai couru risque de me trouver à sa mort. Si le projet que l'on avoit fait d'aller à Pont-de-Vesle n'avoit pas été renvoyé, je l'aurois vu mourir. J'attendois d'être sûre de mon voyage; c'est la raison qui m'a empêchée de vous écrire. Je voulois vous le mander positivement; mais il y a trois mois que l'on en parle, et il n'y a pas de jour depuis ce temps-là que le projet ne change quatre ou cinq fois. Voilà où nous en sommes. Il est vrai que le temps de notre départ a été fixé au dix du mois prochain; il seroit temps de se préparer pour les paquets. Vous devez juger de l'empressement que j'ai que ce projet s'exécute, puisque j'aurois le bonheur de vous voir, et de vous assurer de mon respectueux attachement. Il n'y a rien de si joli que mon écran; je ne permets pas à tout le monde de s'en servir. Je vis avec madame votre fille qui est infiniment aimable; sa vertu, sa douceur, sa gaîté la rendent charmante; sa figure est toujours très-belle, et, en vérité, vous la trouverez encore mieux. Son teint est plus démêlé, et elle a des couleurs à croire qu'elle met du rouge; et toute connoisseuse que je suis pour cet ornement, j'y ai été trompée au point que je n'ai pu m'empêcher de lui frotter les joues, pour voir si elle n'en mettoit point. Elle a fait raccommoder son portrait qui est à merveille à présent: elle est tentée d'en faire faire une copie pour vous la porter. Si je ne vais pas à Genève cette année, je la prierai de se charger du mien que je fais faire pour vous. Il sera en petit, c'est-à-dire, d'un pied-de-haut, sur neuf pouces environ de large. Nous sommes en guerre ouverte, madame de Tencin et moi, c'est-à-dire, elle me l'a déclarée; pour moi, je me tiens coite; et quand je suis forcée d'en parler, mes discours sont tranquilles et humbles; mais je tiens bon pour ne pas demander pardon, parce que je suis offensée, et que j'ai assez de maîtres, sans m'en donner de gaîté de cœur. Je la fais plus enrager par cette conduite, que si je me déchaînois contre elle. M. son frère a tenu bon à toutes les attaques qu'elle a faites contre moi. Je ne lui en ai pas ouvert la bouche, excepté une fois qu'il m'en parla devant madame de Ferriol. Je lui répondis avec toute la modération imaginable, et je finis par lui dire que j'avois espéré que toutes ces tracasseries n'iroient point jusqu'à ses oreilles; que j'étois étonnée qu'on lui en eût parlé; qu'il pouvoit bien me rendre la justice, que jamais je ne m'étois plainte à lui de tout ce qu'on me faisoit. Cette conversation produisit une scène très-vive entre le frère et la sœur. Cette dernière eut beau se plaindre, et tourner mes discours malignement, il la fit taire. Madame votre fille vous contera tout cela qui seroit trop long à écrire. Je suis enfin contente de l'archevêque. Je connois bien son cœur; je l'aimerai et l'estimerai toute ma vie. A propos, il y a long-temps que vous me demandez des vers que vous m'aviez prêtés, relatifs à la mort de madame votre mère. Je les trouvai l'autre jour dans ma cassette; je les joins à cette lettre. La poste part; il ne me reste que le temps de vous assurer de mon très-humble respect.
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LETTRE XX.
Pont-de-Vesle, 1729
Nous voilà enfin arrivés à Pont-de-Vesle. Jugez, Madame, de ma joie. J'aurai donc le plaisir de vous voir et de vous embrasser bientôt: j'ignore encore le moment où je jouirai de ce bonheur. J'attends que M. de Pont-de-Vesle soit ici, et les lettres de l'archevêque, pour m'arranger. D'ailleurs madame votre fille est actuellement avec vous: cela vous partageroit trop; je veux la laisser établir. Nous avons tous eu bien du regret de ne l'avoir pas eue ici quelques jours. Monsieur son mari me vint voir le lendemain de son départ. Il m'attendrit beaucoup; je le trouvai si touché, et en même temps si raisonnable, si rempli de considération et d'estime pour madame votre fille, que me connoissant, vous devez juger si je fondis en larmes. Il faut dédommager cette aimable femme de tous ses malheurs. Elle trouvera des parens, des amies qui l'aiment bien tendrement. Mais, hélas! il en feroit plus de cas, si elle revenoit avec une fortune brillante. On pense de cette façon à Paris; et je crois que les hommes sont partout les mêmes. Pour vous, Madame, votre tendresse et votre bonté vous la feront recevoir avec bien de la joie. C'est une grande douceur pour une mère de vivre avec une fille telle que la vôtre. Je vous la recommande comme ma sœur bien aimée. Plaisante recommandation, penserez-vous! en a-t-elle besoin? n'est-elle pas ma fille, et une fille que j'aime tendrement?
J'avois laissé ma lettre pour recevoir M. de Pont-de-Vesle qui vient d'arriver dans ce moment; il vous assure de ses respects. Je suis libre, et je serai bientôt auprès de vous. Préparez-vous à me trouver changée; je ne m'en soucie que pour vous que j'aime, et respecte de tout mon cœur.
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