Vous êtes surprise, Madame, que j'aie été si long-temps sans avoir eu l'honneur de vous écrire: ce n'est pas assurément que je n'en eusse une grande envie; mais j'ai été assez incommodée d'un très-gros rhume qui m'a fait garder le lit. J'ai voulu plusieurs fois me lever de bonne heure, pour me mettre à mon écritoire, pour causer avec vous, et toutes les fois, j'ai été interrompue soit par des visites, ou par des invitations. J'ai été premièrement nichée dans un galetas, pendant quinze jours, que madame de V.... et sa compagnie se sont emparées de ma chambre et de tous mes ustensiles. Après cela, madame de Bolingbrocke est arrivée de Reims, malade, et dans un grand besoin de nous tous, pour l'aider à se ranger dans sa maison, et à recevoir ses visites; elle est un peu mieux. Toutes les personnes qui ont des bontés pour moi, se relayent pour ne pas me laisser un instant tranquille; je ne suis pas rentrée pour me coucher, avant trois heures du matin. Je vis hier M. votre neveu, que j'ai trouvé beau et bien fait. Je viens d'apprendre quelque chose qui m'a surprise. M. de Bellegarde a dit à M. de Marcieux que madame votre cousine n'avoit jamais voulu l'écouter comme amant; qu'elle lui avoit dit que ses discours ne lui convenoient pas, et que, s'il continuoit, elle ne le verroit plus; qu'un, homme de sa naissance et de son âge devoit mieux faire que l'amour; qu'il devoit aller dans les pays étrangers chercher du service; qu'elle lui prêteroit 10,000 écus, et que s'il avoit besoin de davantage, elle le lui feroit tenir; qu'elle ne disconvenoit pas qu'elle n'eût beaucoup d'estime et d'amitié pour lui, mais qu'elle ne vouloit point d'amour. Il a assuré M. de Marcieux, à qui il a raconté cette conversation telle qu'elle étoit, qu'il partoit tout de suite pour la Pologne, et que n'ayant aucun secours de sa famille, il se trouvoit dans le cas d'accepter les offres de madame V...., et qu'il devoit aux procédés généreux et désintéressés de cette dame, la plus grande reconnoissance. Je ne puis m'empêcher, je vous l'avoue, de trouver cela très-bien, si cela est[198].

Je suis si lasse des humeurs de mademoiselle Bideau, que je suis résolue de me tirer de ses pattes, à quelque prix que ce soit. Je vendrai ce qui me reste de pierreries, me défaisant, sans regret, de ces joyaux qui me divertissent, mais qui me seroient insupportables, si je continuois d'avoir un fardeau si pesant. Elle exige beaucoup de moi; elle trouve trop que je lui ai des obligations, pour que ma reconnoissance soit bien grande. Elle traite de manie et de sottise ce qu'elle a pratiqué toute sa vie. La dévotion, qui est à présent sa seule ressource, sert encore à me tyranniser. Rien n'est si difficile que de faire son devoir auprès de gens que l'on n'aime point, et que l'on n'estime point. Madame de Ferriol est d'une avarice sordide; elle ne fait plus que végéter, mais d'une façon si triste, elle est si aigre, que personne n'y peut tenir. Tout le monde l'abandonne. D'Argental m'a tant parlé de vous et des vôtres et avec tant d'attachement, que je lui en sais un gré infini, et l'en aime davantage.

Le maréchal d'Uxelles a quitté la cour avec courage; mais il est comme Charles-Quint; il s'en repent. Il se flatte, dit-on, que le roi lui ordonnera de revenir; mais il ne lui a rien dit: on assure que c'est à l'occasion du traité, qu'il l'a quitté. Cela lui fait honneur; car le public n'en a pas été content.

Le chevalier est mieux. Je voudrois bien qu'il n'y eût plus de combat entre ma raison et mon cœur, et que je pusse goûter parfaitement le plaisir que j'ai de le voir. Mais hélas! jamais. Mon corps succombe à l'agitation de mon esprit: j'ai de grandes coliques d'estomac; ma santé est furieusement dérangée. Adieu, Madame, je finis cette lettre qui n'est qu'une rapsodie; je ne sais comment vous vous en tirerez.

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LETTRE XXVI.

Paris, 1730

Je vis hier M. de Villars[199], qui me dit qu'il vous enverroit son portrait incessamment. Il a été assez incommodé; je lui sus bien bon gré de ce qu'il passa deux heures dans ma chambre; nous fûmes seuls, et nous parlâmes de Genève tout à notre aise. Depuis trois mois, je suis garde-malade. Madame de Bolingbrocke a été très-mal. Je l'ai vue beaucoup souffrir; j'ai cru plusieurs fois qu'elle resteroit dans mes bras; elle est actuellement dans un état très-languissant. Elle ne mange presque point, et son dégoût seul seroit capable de mettre aux abois une personne en santé: elle a toujours une fièvre lente. Il y a des momens où l'on craint qu'elle ne s'éteigne comme une chandelle. Elle a bien du courage, et c'est ce qui la soutient. Vous ne croiriez pas, en l'entendant causer quelquefois, qu'elle fût malade, à la maigreur près, qui est extrême. La machine s'affoiblit tous les jours; elle a un peu mieux mangé ces deux jours. Silva et Chirac, ses médecins, ne connoissent point son mal, et ne travaillent pas avec connoissance de cause. Madame de Ferriol refuse opiniâtrement de remédier à une bouffissure qui est répandue sur son visage. Elle est d'un changement si grand, que, si vous la rencontriez, vous ne la reconnoîtriez pas: elle est menacée d'appoplexie et d'hydropisie. Elle est engourdie au point que, quand elle reste une demi-heure assise, elle ne peut se relever; elle dort partout. La maladie de son maréchal la tient un peu alerte; elle en est très-affligée.

Il faut vous parler de nouvelles. Vous savez apparemment la mort du pape. Le cardinal Albéroni se flatte de l'être. Les Sauvages de la Louisiane ont égorgé une colonie françoise. Une sauvagesse aimoit un françoise, et l'avertit de ce qu'on tramoit contre sa nation. Celui-ci le dit au commandant qui fit comme le maréchal de Villars, et crut que l'on n'oseroit point l'attaquer. Il a été puni comme son modèle; car il a été le premier égorgé. La question est de savoir lequel a été le plus puni. L'exil pour un homme ambitieux est pire que la mort. Le commandant auroit peut-être préféré la vie. On prétend que les Anglois ont animé les Sauvages. On est très-embarrassé sur le parti à prendre avec eux. Cela a fait baisser les actions et a causé bien des alarmes. Pour moi, j'en ai une très-petite, parce que j'y suis bien peu intéressée, n'ayant que la moitié d'une action; mais mes amis en ayant, cela suffiroit pour que j'en fusse inquiète. J'en ai parlé à une personne assez au fait, qui m'a assurée que l'on feroit mal de les vendre. La vie est si mêlée de chagrins, qu'il faut, Madame, n'être pas si sensible. Moi qui vous parle, je me tue de sensibilité. M. Orry, intendant de Quimper-Corentin, vient d'être fait contrôleur général. On a remercié M. des Forts. On dit que le nouveau ministre a de l'esprit et de la capacité. Cela a pourtant surpris tout le monde. Mes chères sœurs, permettez-moi ce nom avec mesdames vos filles; j'ai pour elles les sentimens que l'on a pour d'aimables sœurs. Embrassez-les, je vous prie, pour moi, aussi bien que votre mari, pour qui j'aurai toute ma vie de la coquetterie et de la reconnoissance.

Je suis très-incommodée depuis six semaines. J'ai de la diarrhée qui m'a débarrassée de mon rhumatisme et de mes coliques; mais le remède pourroit être plus dangereux que le mal. Je suis maigrie, et très-foible: je vais prendre de l'émétique. Adieu, Madame; aimez-moi toujours un peu. Soyez persuadée que personne ne vous aime plus tendrement, ne vous estime et ne vous honore plus parfaitement. Vous feriez le bonheur de ma vie, si je pouvois vivre avec vous. Notre séparation me paroît tous les jours plus cruelle et m'afflige sensiblement. Quelque malheur qu'il y ait à sentir, mes sentimens pour vous seront toujours de la dernière vivacité.