Ma santé, Madame, se rétablit tout doucement. Ma convalescence est longue; mais ma maladie l'a été. Il n'est point surprenant que j'aie de la peine à réparer mes forces. Vos bontés et vos vœux pour moi me font un bien infini: je vous en remercie de tout mon cœur. Vos lettres m'ont fait un grand plaisir; mais le chagrin de vous causer des inquiétudes diminue ma satisfaction d'être autant aimée. En vérité, rattachement tendre que je vous ai voué, mérite les bontés que vous avez pour moi. Je vous aime et vous estime comme vous le méritez; c'est sans bornes. Continuez, Madame, à me rendre heureuse; car je mourrois de douleur, si vous cessiez d'avoir de l'amitié pour moi.
Madame de Tencin est, comme vous le savez, exilée à Ablons depuis quatre mois. Elle a été très-malade. Astruc est comme Roland. Je ne sais si c'est badinage, ou si c'est tout de bon; mais, ce qu'il y a de certain, c'est que personne ne la plaint, et bien des gens disent qu'elle n'a rien de mieux à faire qu'à mourir. Voilà de bons propos. M. de Saint-Florentin est à l'extrémité: s'il en revient, il deviendra sage, ou il sera incorrigible. M. de Gesvres et le duc d'Épernon sont toujours exilés. On appelle leur conjuration, la conspiration des marmousets. Tout le monde se moque d'eux. M. de Bedevolle étoit un des conjurés; il laisse une réputation qui ne flaire pas comme baume. On dit que c'est un esprit très-dangereux, d'autant plus qu'il est fripon. Adieu, Madame, je ne puis écrire plus long-temps, je suis trop foible.
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LETTRE XXIX.
Histoire de mes Amours avec le duc de Gesvres.
1731
Je conviens, Madame, malgré votre colère et le respect que je vous dois, que j'ai eu un goût violent pour M. le duc de Gesvres, et que j'ai même porté à confesse ce grand péché. Il est vrai que mon confesseur ne jugea pas à propos de me donner de pénitence. J'avois huit ans, quand cette passion commença, et à douze ans, je tournois en plaisanterie mon goût; non que je ne trouvasse M. de Gesvres aimable, mais je trouvois plaisans tous les empressemens que j'avois eus d'aller causer et jouer dans les jardins avec lui et ses frères: il a deux ou trois ans plus que moi, et nous étions, à ce qui nous paroissoit, beaucoup plus vieux que les autres. Cela faisoit que nous causions, lorsque les autres jouoient à la cligne-musette. Nous faisions les personnes raisonnables; nous nous voyions régulièrement tous les jours; nous n'avons jamais parlé d'amour, car en vérité, nous ne savions ce que c'étoit ni l'un ni l'autre. La fenêtre du petit appartement donnoit sur un balcon où il venoit souvent; nous nous faisions des mines; il nous menoit à tous les feux de la Saint-Jean, et souvent à Saint-Ouen. Comme on nous voyoit toujours ensemble, les gouverneurs et les gouvernantes en firent des plaisanteries entr'eux, et cela vint aux oreilles de mon Aga[200] qui, comme vous le jugez, fit un beau roman de tout cela. Je le sus: cela m'affligea; je crus, comme une personne raisonnable, qu'il falloit m'observer, et cette observation me fit croire que je pourrois bien aimer M. de Gesvres; j'étois dévote, et j'allois à confesse; je dis d'abord tous mes petits péchés: enfin il fallut dire le gros péché; j'eus de la peine à m'y résoudre; mais en fille bien élevée, je ne voulus rien cacher. Je dis que j'aimois un jeune homme. Mon directeur parut étonné, il me demanda quel âge il avoit. Je dis qu'il avoit onze ans: il me demanda s'il m'aimoit, et s'il me l'avoit dit; je dis que non; il continua ses questions. «Comment l'aimez-vous, me dit-il? Comme moi-même, lui répondis-je. Mais me répliqua-t-il, l'aimez-vous autant que Dieu?» Je me fâchai, et je trouvai fort mauvais qu'il m'en soupçonnât. Il se mit à rire, et me dit qu'il n'y avoit point de pénitence pour un pareil péché; que je n'avois qu'à continuer d'être toujours bien sage, et de n'être jamais seule avec un homme; que c'étoit tout ce qu'il avoit à me dire pour l'heure. Je conviendrai encore qu'un jour, j'avois alors douze ans, lui de quatorze à quinze, il parloit avec transport qu'il feroit la campagne prochaine; je me sentis choquée qu'il n'eût pas de regret de me quitter, et je lui dis avec aigreur: «ce discours est bien désobligeant pour nous». Il m'en fit des excuses, et nous disputâmes long-temps là-dessus. Voilà ce qu'il y a jamais eu de plus fort entre nous. Je crois qu'il avoit autant de goût pour moi, que j'en avois pour lui. Nous étions tous deux très-innocens, moi dévote, lui autre chose. Voilà la fin du roman. Depuis ce temps-là, nous nous sommes rappelé nos jeunes ans, sans cependant nous trop étendre; la matière étoit délicate, soit plaisanterie, soit sérieusement; le sujet et nos âges me justifieront-ils, Madame? voilà la vérité pure. Pour celui qui l'a dit, c'est assurément Bedevolle; il porte son esprit tracassier dans tous les pays qu'il habite. Vous devriez toujours prendre ma défense, et me conserver l'estime du public. Savez-vous bien que je suis réellement piquée et en colère des soupçons que vous avez de moi? Il faut que vous ne m'aimiez pas autant que je m'en étois flattée. Quoi! Madame, vous me croiriez capable de vous tromper! Je vous ai fait l'aveu de toutes mes foiblesses; elles sont bien grandes; mais jamais je n'ai pu aimer qui je ne pouvois estimer. Si ma raison n'a pu vaincre ma passion, mon cœur ne pouvoit être séduit que par la vertu, ou par tout ce qui en avoit l'apparence. Je conviens, avec douleur, que vous ne pouvez arracher de mon cœur l'amour le plus violent; mais soyez assurée que je sens toutes les obligations que je vous ai, et que je ne varierai jamais sur les sentimens tendres que je vous ai voués. Ma reconnoissance égale mon amitié et mon estime pour vous. Vous êtes la personne la plus respectable et la plus aimable que je connoisse. Je vous proteste que l'on est bien éloigné de chercher à rompre cette confiance que j'ai pour vous. Le chevalier vous aime et vous respecte infiniment; il s'attendrit quand je parle du malheur que j'ai d'être séparée de vous, et quelque crainte que l'on ait de me perdre, l'estime est plus forte. Quand je lui ai raconté les conversations que j'avois eues avec vous, je l'ai fait pleurer, et tout ce qu'il disoit étoit: «hélas! j'ai couru de furieux risques.» Il paroissoit très-inquiet que cela n'eût diminué mon goût pour lui, sentant que cela en étoit bien capable; il me remercia après cela, de la façon du monde la plus touchante, de l'aimer encore. Vous n'ignorez pas le fruit des soins que l'on avoit pris pour nous désunir et pour me perdre. Le chevalier a trop de délicatesse, pour que l'aversion et le mépris ne fussent pas la récompense de ces âmes basses. Jugez ce que le contraire a dû faire. On a été bien éloigné de vous attribuer le refroidissement de mes lettres, pendant mon séjour en Bourgogne: il tomboit sur la gentille Bourguignonne, et croyoit que la maréchale me disoit du mal de lui. Son attachement devient tous les jours plus fort: ma maladie l'a mis dans des inquiétudes si terribles, qu'il faisoit pitié à tout le monde, et on venoit me rendre ses discours. En vérité, vous en auriez pleuré, Madame, aussi bien que moi. Il étoit dans des frayeurs énormes que je ne mourusse. Il n'étoit pas possible, disoit-il, qu'il pût résister à ce malheur. Sa douleur et sa tristesse étoient si grandes, que je le consolois, et je cachois mes maux, tant que je le pouvois; il avoit toujours les larmes aux yeux; je n'osois le regarder, il m'attendrissoit trop. Madame de Ferriol me demanda un jour si je l'avois ensorcelé; je lui répondis: «le charme dont je me suis servie, est d'aimer malgré moi, et de lui rendre la vie du monde la plus douce». L'envie lui fit faire la question, et la malice me fit répondre. Voilà, Madame, ce que vous m'avez demandé; mon cœur est à découvert. Je passe sous silence mes remords; ma raison m'en fait naître; lui et ma passion les étouffent. Quelques rayons d'espérance d'une fin, d'une conclusion, aident bien à m'égarer; mais il n'est pas à mon pouvoir de les abandonner. Adieu, Madame, je n'en puis plus. Voilà une longue lettre, pour une personne aussi foible que moi.
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LETTRE XXX.
Paris, 1727