Paris, 10 avril 1673.

Il est minuit, c'est une raison pour ne vous point écrire: j'en suis enragée. J'avois résolu de répondre à votre aimable lettre; mais voici, ma chère amie, ce qui m'en a empêchée. M. de la Rochefoucauld a passé le jour avec moi: je lui ai fait voir madame du Fresnoi; il en est tout éperdu. Je suis ravie que madame de Grignan ne soit qu'accablée de lassitude; la surprise et l'inquiétude que j'ai eues de son mal, me devoient faire attendre à toute la joie que j'ai du retour de sa santé; c'est une barbarie que de souhaiter des enfans. Je ne veux pas oublier ce qui m'est arrivé ce matin; on m'a dit: madame, voilà un laquais de madame de Thianges; j'ai ordonné qu'on le fît entrer. Voici ce qu'il avoit à me dire: Madame, c'est de la part de madame de Thianges, qui vous prie de lui envoyer la lettre du cheval de madame de Sévigné, et celle de la prairie. J'ai dit au laquais que je les porterois à sa maîtresse, et je m'en suis défaite. Vos lettres font tout le bruit qu'elles méritent, comme vous voyez; il est certain qu'elle sont délicieuses, et vous êtes comme vos lettres. Adieu, ma très-aimable; j'embrasse bien doucement cette belle comtesse, de peur de lui faire mal: j'ai bien senti, je vous jure, sa fâcheuse aventure; je souhaite plus que je ne l'espère qu'elle ne soit jamais exposée à de pareils accidens. Le roi dit hier qu'il partiroit le 25 sans aucune remise.

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LETTRE VIII.

Paris, 29 octobre 1694.

On me dit hier que votre mariage étoit refait, c'est-à-dire, qu'on avoit envoyé des conditions à madame de Grignan, qu'elle auroit tort de ne pas accepter; et comme je suppose qu'elle ne peut avoir tort, je conclus que vous vous mariez,[51] et je m'en réjouis avec vous, ma chère amie.

Le roi est à Choisi pour jusqu'à samedi; tout le monde revient en foule; l'armée de Flandre est séparée. Nous n'aurons madame de Louvois et M. de Coulanges que le 8 du mois qui vient; ils ont M. de Souvré et madame de Courtenvaux pour augmentation de bonne compagnie. La maréchale de Villeroi est partie pour passer tout son hiver à Versailles avec sa belle-fille; nous avons cru être fort fâchées de nous séparer. Au reste, madame, j'ai vu la plus belle chose qu'on puisse jamais imaginer; c'est un portrait de madame de Maintenon, fait par Mignard: elle est habillée en Sainte Françoise Romaine. Mignard l'a embellie; mais, c'est sans fadeur, sans incarnat, sans blanc, sans l'air de la jeunesse; et sans toutes ces perfections, il nous fait voir un visage et une physionomie au dessus de tout ce que l'on peut dire; des yeux animés, une grâce parfaite, point d'atours; et avec tout cela aucun portrait ne tient devant celui-là. Mignard en a fait aussi un fort beau du roi; je vous envoie un madrigal que mademoiselle Bernard fit impromptu en voyant ces deux portraits; il a eu beaucoup de succès ici: vous jugerez si nous avons raison. Mademoiselle de Villarceaux est morte de la petite vérole, sans confession, et sans avoir eu le temps de déshériter ses cousines. Madame d'Épinoi, la princesse, est accouchée d'un fils; et depuis ce grand jour, on ne cesse de tirer et de boire à la Place Royale. Adieu, ma chère amie.

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LETTRE IX.

Paris, 19 novembre 1694.