Nous ne croyons pouvoir mieux terminer cet avertissement, qu'en rapportant un passage de La Bruyère, où ce moraliste ingénieux et profond reconnoît et explique la supériorité que les femmes ont sur les hommes dans le genre épistolaire. «Les Lettres de Balzac, de Voiture, dit-il, sont vides de sentimens qui n'ont régné que depuis leur temps, et qui doivent aux femmes leur naissance. Ce sexe va plus loin que le nôtre dans ce genre d'écrire: elles trouvent sous leur plume, des tours et des expressions qui, souvent en nous, ne sont l'effet que d'un long travail et d'une pénible recherche: elles sont heureuses dans le choix des termes qu'elles placent si juste, que, tout connus qu'ils sont, ils ont le charme de la nouveauté, et semblent être faits seulement pour l'usage où elles les mettent. Il n'appartient qu'à elles de faire lire dans un seul mot tout un sentiment, et de rendre délicatement une pensée délicate. Elles ont un enchaînement de discours inimitable, qui se suit naturellement et qui n'est lié que par le sens. Si les femmes étoient toujours correctes, j'oserois dire que les Lettres de quelques-unes d'entr'elles seroient peut-être ce que nous avons dans notre langue de mieux écrit[3].» Il n'est pas inutile de remarquer que La Bruyère proclamoit ainsi la prééminence des femmes dans l'art d'écrire des Lettres, à une époque où celles de madame de Sévigné n'étoient point connues du public, et ne l'étoient probablement pas de La Bruyère lui-même. Elles ont été imprimées pour la première fois plus de 30 ans après la publication des Caractéres.
NOTICE
SUR
MADAME DE VILLARS.
Marie de Bellefonds, fille de Bernardin Gigault de Bellefonds, aïeul du maréchal de ce nom, fut mariée au marquis de Villars. Le vainqueur de Dénain, le célèbre maréchal de Villars, fut le fruit de ce mariage.
M. le marquis de Villars fut envoyé ambassadeur auprès de Charles II, roi d'Espagne, au moment où ce prince épousa Marie-Louise d'Orléans, fille de Monsieur, frère de Louis XIV et de Henriette-Anne d'Angleterre, sa première femme.
Madame de Villars suivit son mari dans cette ambassade, qui ne dura guère plus de dix-huit mois. Pendant son séjour à Madrid, elle écrivit à madame de Coulanges. Il ne nous est parvenu que trente-sept Lettres de cette correspondance; elles commencent au 2 novembre 1679, et finissent au 15 mai 1681. Elles contiennent des détails très-curieux sur le caractère du roi et de la reine, sur leur manière de vivre, sur les intrigues et l'étiquette de leur cour, enfin sur les mœurs et les usages de l'Espagne. Une preuve de la confiance qu'elles méritent, c'est que le président Hénault, écrivain sévère dans le choix de ses autorités, les cite, en parlant du pouvoir absolu que les ministres de l'Empereur exerçoient à la cour de Charles II[4]. Du reste, elles sont écrites d'un style simple, facile et agréable; c'est celui d'une femme, qui à beaucoup de sens et d'esprit naturel joignoit ce ton délicat et fin qui distingue la bonne compagnie. Ces Lettres étoient lues avec beaucoup de plaisir par les personnes les plus spirituelles de la plus aimable société qui ait peut-être jamais existé. Qui pourroit se piquer d'être plus difficile qu'elles? Voici ce que madame de Sévigné écrivoit à sa fille, au sujet des Lettres de madame de Villars. «Madame de Villars mande mille choses agréables à madame de Coulanges, chez qui on vient apprendre les nouvelles. Ce sont des relations qui font la joie de beaucoup de personnes; M. de la Rochefoucault en est curieux; madame de Vins et moi, nous en attrapons ce que nous pouvons. Nous comprenons les raisons qui font que tout est réduit à ce bureau d'adresse; mais cela est mêlé de tant d'amitié et de tendresse, qu'il semble que son tempérament soit changé en Espagne. Cette reine d'Espagne est belle et grasse; le roi amoureux, et jaloux sans savoir de quoi, ni de qui; les combats de taureaux affreux; deux grands pensèrent y périr; leurs chevaux tués sous eux; très-souvent la scène est ensanglantée. Voilà les divertissemens d'un royaume chrétien; les nôtres sont bien opposés à cette destruction et bien plus aisés à comprendre[5]». Madame de Sévigné, dans une autre lettre à madame de Grignan, avoit déjà parlé ainsi de celles de madame de Villars. «Madame de Villars n'a écrit uniquement, en arrivant à Madrid, qu'à madame de Coulanges; et, dans cette lettre, elle nous fait des complimens à toutes nous autre vieilles amies. Madame de Schomberg, mademoiselle de Lestrange, madame de la Fayette, tout est en un paquet. Madame de Villars dit qu'il n'y a qu'à être en Espagne pour n'avoir plus d'envie d'y bâtir des châteaux[6]. Vous voyez bien qu'elle ne pouvoit mieux adresser sa lettre, puisqu'elle vouloit mander cette gentillesse[7]».
Madame de Villars mourut le 24 juin 1706, âgée de 82 ans.
Ses Lettres étoient entre les mains de M. le chevalier de Perrin, éditeur de celles de madame de Sévigné, qui se disposoit à les faire imprimer, lorsqu'il mourut en 1754. Elles l'ont été depuis sur le manuscrit que l'on a trouvé dans ses papiers.