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LETTRE XIX.

Paris, 20 juin 1695.

Vous jouissez présentement des beautés de la campagne, ma très-belle; le printemps paroît dans tout son triomphe. Je m'en vais faire un grand excès; car je compte partir dimanche pour aller à Saint-Martin avec M. et madame de Chaulnes, et y passer trois jours; les plaisirs que j'y espère seront bien troublés par une mauvaise santé; je suis arrivée à un tel excès de délicatesse, que la vue d'un bon dîner me fait malade; ainsi je suis intimidée, et dans cet état les plus petites choses paroissent considérables. Madame de Louvois alla hier remercier le roi; il lui donna une audience particulière chez madame de Maintenon; elle sent plus que jamais la joie d'être défaite de Meudon. Le roi est allé à Trianon, où il demeurera jusqu'au voyage de Fontainebleau. Je crois vous avoir mandé que M. de Montchevreuil marie son fils à la cousine-germaine de la maréchale de Lorges, qui est une petite personne que vous avez souvent vue avec elle; on lui donne trois cent quatre vingt mille livres. C'est vous qui me manderez que M. de Vendôme va commander en Catalogne, et que M. de Noailles en revient malade. M. de Coulanges a toujours plus d'affaires que jamais, et toutes de la même importance; mais elles sont agréables, quand elles le rendent heureux; c'est de cela qu'il est question. J'ai trouvé les couplets du comte de Nicci fort jolis; c'est un aimable enfant; aussi rien ne laisse des idées plus agréables que de ne le point voir; ce petit comte-là parviendra à l'immortalité. J'ai remarqué, comme vous, mon amie, le temps de la mort de notre pauvre madame de la Fayette. Madame de Caylus se divertit à merveille chez elle; la cour ne lui paroît pas un séjour de plaisir; elle ne quitte plus madame de Leuville, qui donne tous les jours les plus jolis soupers qu'il est possible. Je ne crois pas le marché de Ménil-Montant rompu sans ressource; et, n'en déplaise à madame de Chaulnes, c'est la plus jolie acquisition que puisse faire M. de Chaulnes. La maréchale d'Humières se retire aux Carmélites; elle a loué la maison de feue mademoiselle de Porte; elle gouverne entièrement le faubourg Saint-Jacques; et, ce qui est le plus étonnant, c'est que le P. de la Tour la gouverne. Vous savez que M. de Lauzun a l'appartement de Versailles du maréchal d'Humières: il fait faire pour sa femme un collier de diamans de deux cent mille francs. Adieu, ma chère amie; je souhaite bien plus votre retour que je ne l'espère. Je vous prie de dire des choses infinies de ma part à madame de Grignan. Priez la belle Pauline de ne me point jeter dans la nécessité d'aimer une ingrate. Madame de Mêmes paroît dans un carrosse de mille louis. Lisez un peu, dans le Mercure Galant, la généalogie de F***, et vous verrez qu'il n'y a que cette maison-là de noble et d'illustre dans le monde, et que le feu grand-maître[74] s'est trompé, quand il a cru ne pas tirer de là tout son éclat.

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LETTRE XX.

Paris, 24 juin 1695.

Madame de Louvois n'avoit point attendu l'approbation du monde pour désirer Choisi; ça été la seule maison qu'elle ait souhaitée. Le roi et elle ont fait un très-bon marché; ils en paroissent fort contens aussi. Cela se passe, de part et d'autre, avec des honnêtetés que l'on voit quelquefois entre les particuliers, mais que l'on éprouve rarement avec son maître. Le roi est à Marli pour neuf jours; la duchesse du Lude est de ce grand voyage; et, pour comble de bonheur, elle mène et ramène demain madame de Maintenon de Pontoise, où cette dernière va voir une fille de Saint-Cyr. Le roi donna une fête, lundi dernier, à Trianon, au roi et à la reine d'Angleterre. Il y eut un opéra où le roi alla; madame de Maintenon n'y parut point du tout. Il est grand bruit de la faveur de M. de la Rochefoucauld. On prétend qu'il s'est rendu maître de l'esprit de Monseigneur, et qu'il se sert de son crédit, tout comme le roi le peut désirer. Sa majesté mena, il y a quelques jours, madame de Maintenon suivie de ses dames, souper dans une maison de campagne de ce nouveau favori, qui se nomme la Selle, et je vous le dis ainsi, pour ne vous point dire qu'il les mena à la selle. Il doit, aller (le roi) un de ces jours à l'Étang, chez M. de Barbesieux, afin d'avoir l'air de partager ses faveurs. Une autre grande nouvelle: les princesses ont mené dîner et souper, à Trianon, avec le roi, la comtesse de la Chaise, les marquises de la Chaise et de la Luzerne. Je crois que cette distinction les a fort touchées; car jusqu'alors elles n'en avoient eu qu'au salut. M. de Coulanges arriva avant-hier de Saint-Martin. Il fut tout de suite à Choisi, le lendemain à Versailles, et part enfin aujourd'hui pour Evreux, avec M. de Bouillon. Je lui propose de ne plus tant perdre de temps en chemin, et de se mettre tout d'un coup dans une escarpolette, qui le jetera tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, afin de ne pas mettre au moins les pieds à terre. J'attends aujourd'hui une compagnie qui ne vous déplairoit pas, ma très-belle; c'est M. de Tréville, qui vient lire à deux ou trois personnes un ouvrage qu'il a composé. C'est un précis des Pères, qu'on dit être la plus belle chose qui ait jamais été. Cet ouvrage ne verra jamais le jour, et ne sera lu que cette fois seulement de tout ce qui sera chez moi; je suis la seule indigne de l'entendre, c'est un secret que je vous confie au moins:

......N'abusez pas, prince, de mon secret;
Au milieu de ma lettre, il m'échappe à regret.

mais enfin, il m'échappe. M. de Bagnols est parti pour l'armée; et ma sœur sera, je crois, bientôt de retour. Cependant elle ne me parle point encore du jour de son départ. Avez-vous bien chaud à Grignan, ma très-belle? Je me souviens d'y avoir été par un temps pareil à celui-ci. L'affaire du Ménil-Montant paroît tout-à-fait rompue; cependant j'ai dans la tête qu'elle se raccommodera. Adieu, ma chère amie.