LETTRE XXX.
Paris, 18 septembre 1695.
Monsieur de Lamoignon me montra hier une lettre de M. le chevalier de Grignan, qui m'apprit que madame votre fille se portoit bien mieux; j'en ai une joie très-sincère, et je souhaite de tout mon cœur, ma très-chère, d'apprendre la continuation de ce mieux; j'ai la confiance de croire que vous me le ferez savoir; cela me donne aussi des espérances que nous vous reverrons bientôt; il n'y a rien, en vérité, que je désire si vivement: votre retour est nécessaire à bien des choses, dont le changement d'air est une des principales pour madame de Grignan. Madame sa belle-fille est trop abandonnée ici; le retour de M. de Sévigné qui approche; que de raisons, ma très-belle, pour nous revenir voir! Paris est fort rempli à l'heure qu'il est; mais il ne le sera point à ma fantaisie, tant que vous ne serez point avec nous. J'ai bien envie d'apprendre si madame de Grignan a fait usage des bouillons d'écrevisse, et si elle s'en est bien trouvée. Il y a tous les jours de bon dîners à l'hôtel de Chaulnes, et une très-bonne compagnie, où vous êtes toujours désirée. M. le marquis de Grignan me fit l'honneur de me venir voir il y a deux jours. Je le remerciai de n'être point grossi; il me paroît fort content du palais qu'il habite. On me mande de Lyon que la charmante Pauline va changer de nom; ne nous l'amenez-vous pas? Il n'y a que madame de Simiane que je puisse jamais autant aimer que mademoiselle de Grignan. Hélas! à propos de Simiane; le pauvre monsieur de Langres[94] est à l'extrémité; j'en suis tout-à-fait en peine. Je crois M. Nicole mort; il tomba en apoplexie il y a deux jours. Racine vint en diligence de Versailles lui apporter des gouttes d'Angleterre, qui le ressuscitèrent; mais on vient de me dire qu'il est retombé; c'est une grande perte. Il s'est trop épuisé à écrire: on prétend qu'il s'est cassé la tête à ce dernier livre contre les Quiétistes; ils n'en valoient, en vérité, pas la peine. Adieu, ma très-aimable; j'attends toujours de vos nouvelles avec impatience, mais encore plus à présent, à cause de l'état où est madame de Grignan.
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LETTRE XXXI.
Paris, 6 avril 1696.
Je ferai voir votre lettre à la maréchale de Créqui[95], madame; le seul plaisir qui lui reste, c'est d'entendre louer on pauvre fils[96]: elle me paroît plus affligée que le premier jour; je n'en passe guère sans la voir. Je l'ai cependant envoyée à M. de Coulanges cette aimable et tendre lettre; il est à Saint-Martin d'où il doit revenir mardi. Madame de Saint-Géran a reçu deux visites de madame de Maintenon; vous jugez bien qu'il n'en falloit pas tant pour la consoler: madame de Mornai ne quitte point madame de Maintenon; plus cette petite femme paroît insensible aux honneurs qu'elle reçoit, plus on est occupé d'elle. Je suis étonnée de ces sortes de conduites. Le mariage de ma nièce est absolument rompu avec M. de Poissi[97]; elle part dans huit jours pour aller en Flandre. M. et madame de Bagnols n'ont aucun tort: madame de Maisons[98] a fait aussi ce qu'elle a pu, et nous lui en serons toujours très-sensiblement obligées: je suis ravie de la connoître; elle a un très bon cœur, et une véritable générosité. Il faut espérer que notre grande fille sera bien mariée[99]; mais ce ne peut plus être qu'au retour de la campagne, car rien ne nous convient plus dans la robe. Je m'en vais vîte finir ce petit billet; car madame de Montespan me vient prendre dès la pointe du jour, pour aller entendre le P. de la Ferté (jésuite), qui prêche comme un Bourdaloue, et qui ressemble si fort au duc son frère, qu'on ne se peut empêcher de rire des discours qu'ils tiennent tous deux: madame de Fontevrault[100] vient aussi: voilà bien des sermons que j'entends avec cette bonne compagnie, qui part dans huit jours pour aller à Bourbon. Moins madame de Grignan se rétablira où elle est, plus elle se devroit presser de changer d'air. Séparément de l'intérêt que j'ai à donner ce conseil, c'est l'avis de tous les gens habiles. Quand reverrons-nous aussi madame de Simiane? elle ne s'en soucie guère; elle a de quoi s'amuser, pendant que nous soupirons ici après elle. Je ferai vos complimens à la maréchale de Créqui, et ceux de M. et de madame de Grignan, je vous en assure, ma très-aimable. Le roi a donné deux mille louis au maréchal de Choiseul pour l'aider à faire son équipage; je ne sais si le marquis de Grignan ira avec lui. Adieu, ma vraie amie, et vîte adieu; on me presse de sortir.
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LETTRE XXXII.
A MadameDe Simiane[101].