Voici ce que j'ai fait depuis que je ne vous ai écrit: j'ai eu deux accès de fièvre: il y a six mois que je n'ai été purgée; on me purge une fois, on me purge deux; le lendemain de la deuxième, je me mets à table: ah! ah! j'ai mal au cœur, je ne veux point de potage: mangez donc un peu de viande; non, je n'en veux point; mais vous mangerez du fruit; je crois qu'oui: hé bien! mangez-en donc; je ne saurois, je mangerai tantôt: que l'on m'ait ce soir un potage et un poulet. Voici le soir, voilà un potage et un poulet; je n'en veux point, je suis dégoûtée, je m'en vais me coucher; j'aime mieux dormir que de manger. Je me couche, je me tourne, je me retourne, je n'ai point de mal, mais je n'ai point de sommeil aussi; j'appelle, je prends un livre, je le referme; le jour vient, je me lève, je vais à la fenêtre; quatre heures sonnent, cinq heures, six heures; je me recouche, je m'endors jusqu'à sept: je me lève à huit, je me mets à table à douze inutilement, comme la veille; je me remets dans mon lit le soir inutilement, comme l'autre nuit. Êtes-vous malade? nenni. Êtes-vous plus foible? nenni. Je suis dans cet état trois jours et trois nuits: je redors présentement; mais je ne mange encore que par machine, comme les chevaux, en me frottant la bouche de vinaigre: du reste, je me porte bien, et je n'ai pas même si mal à la tête. Je viens d'écrire des folies à M. le Duc. Si je puis, j'irai dimanche à Livri pour un jour ou deux. Je suis très-aise d'aimer madame de Coulanges à cause de vous. Résolvez-vous, ma belle, de me voir soutenir toute ma vie, à la pointe de mon éloquence, que je vous aime plus encore que vous ne m'aimez: j'en ferois convenir Corbinelli en un demi-quart d'heure: au reste, mandez-moi bien de ses nouvelles; tant de bonnes volontés seront-elles toujours inutiles à ce pauvre homme? Pour moi, je crois que c'est son mérite qui leur porte malheur. Segrais porte aussi guignon; madame de Thianges est des amies de Corbinelli, madame Scarron, mille personnes, et je ne lui vois plus aucune espérance de quoi que ce puisse être. On donne des pensions aux beaux esprits; c'est un fonds abandonné à cela; il en mérite mieux que tous ceux qui en ont; point de nouvelles, on ne peut rien obtenir pour lui. Je dois voir demain madame de Vill......; c'est une certaine ridicule à qui M. d'Ambre a fait un enfant. Elle l'a plaidé, et a perdu son procès. Elle conte toutes les circonstances de son aventure; il n'y a rien au monde de pareil. Elle prétend avoir été forcée: vous jugez bien que cela-conduit à de beaux détails. La Marans est une sainte; il n'y a point de raillerie: cela me paroît un miracle. La Bonnetot est dévote aussi; elle a ôté son œil de verre; elle ne met plus de rouge, ni de boucles. Madame de Monaco ne fait pas de même; elle me vint voir l'autre jour, bien blanche: elle est favorite et engouée de cette Madame-ci tout comme de l'autre: cela est bizarre. Langlade s'en va demain en Poitou pour deux ou trois mois. M. de Marsillac est ici: il part lundi pour aller à Barège; il ne s'aide pas de son bras. Madame la comtesse du Plessis va se marier: elle a pensé acheter Frêne. M. de la Rochefoucauld se porte très-bien: il vous fait mille et mille complimens et à Corbinelli. Voici une question entre deux maximes:

On pardonne les infidélités; mais on ne les oublie point.

On oublie les infidélités; mais on ne les pardonne point.

«Aimez-vous mieux avoir fait une infidélité à votre amant, que vous aimez pourtant toujours; ou qu'il vous en ait fait une, et qu'il vous aime aussi toujours?» On n'entend pas par infidélité, avoir quitté pour un autre; mais avoir fait une faute considérable. Adieu: je suis bien en train de jaser; voilà ce que c'est que de ne point manger et ne point dormir. J'embrasse madame de Grignan et toutes ses perfections.

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LETTRE VIII.

Paris, 4 septembre 1673

Je suis à St.-Maur; j'ai quitté toutes mes affaires et tous mes amis. J'ai mes enfans et le beau temps, cela me suffit. Je prends des eaux de Forges; je songe à ma santé: je ne vois personne, je ne m'en soucie point du tout. Tout le monde me paroît si attaché à ses plaisirs, et à des plaisirs qui dépendent entièrement des autres, que je me trouve avoir un don des fées, d'être de l'humeur dont je suis. Je ne sais si madame de Coulanges ne vous aura point mandé une conversation d'une après-dînée de chez Gourville, où étoient madame Scarron et l'abbé Testu, sur les personnes qui ont le goût au-dessus ou au-dessous de leur esprit; nous nous jetâmes dans des subtilités, où nous n'entendions plus rien. Si l'air de la Provence, qui subtilise encore toutes choses, vous augmente, nos visions là-dessus, vous serez dans les nues. Vous avez le goût au-dessus de votre esprit, et M. de la Rochefoucauld aussi, et moi encore; mais pas tant que vous deux. Voilà des exemples qui vous guideront. M. de Coulanges m'a dit que votre voyage étoit encore retardé: pourvu que vous rameniez madame de Grignan, je n'en murmure pas: si vous ne la ramenez point, c'est une trop longue absence. Mon goût augmente à vue d'œil pour la supérieure du Calvaire; j'espère qu'elle me rendra bonne. Le cardinal de Retz est brouillé pour jamais avec moi, de m'avoir refusé la permission d'entrer chez elle; je la vois quasi tous les jours; j'ai vu enfin son visage[149]: il est agréable, et l'on s'aperçoit bien qu'il a été beau. Elle n'a que quarante ans; mais l'austérité de la règle l'a fort changée. Madame de Grignan a fait des merveilles d'avoir écrit à la Marans. Je n'ai pas été si sage; car je fus, l'autre jour, chercher madame de Schomberg[150], et je ne la demandai point. Adieu, ma belle; je souhaite votre retour avec une impatience digne de notre amitié.

J'ai reçu les cinq cents livres, il y a long-temps. Il me semble que l'argent est si rare, qu'on n'en devroit point prendre de ses amis. Faites mes excuses à M. l'abbé (de Coulanges), de ce que je l'ai reçu.

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