On conçoit sans peine que les hommes, moins scrupuleux dans leurs liaisons de tout genre, aient recherché avec empressement la société d'une femme, disons le mot, d'une courtisane charmante, et se soient, en quelque sorte, fait un honneur d'y être admis; mais que des femmes, à qui le soin de leur réputation commandoit à cet égard la plus grande réserve, n'aient point rougi d'être ouvertement les amies de Ninon, voilà ce qui étonne avec raison, voilà ce qu'on ne peut expliquer que par un mérite vraiment extraordinaire dans la personne qui les faisoit ainsi passer par-dessus les conseils du plus sage préjugé. Cela fait supposer aussi, que Ninon mettoit dans sa conduite autant de décence extérieure qu'il en falloit, pour que des femmes honnêtes ne fussent point embarrassées chez elle de leur contenance. Mesdames de la Suze, de Castelnau, de la Ferté, de Sulli, de Fiesque, de la Fayette, de Choisi, de Lambert, de Bouillon-Mancini, de Sandwich, etc., furent liées avec elle d'une amitié très-étroite. Elle en avoit contracté une plus intime encore avec madame de Maintenon, lorsque celle-ci n'étoit que mademoiselle d'Aubigné ou madame Scarron; elles couchèrent plusieurs mois ensemble dans le même lit, et l'on assure que mademoiselle d'Aubigné enleva à Ninon, Villarceaux, son amant, sans que Ninon en sût plus mauvais gré à l'un et à l'autre. Madame de Maintenon, parvenue au comble de la faveur, fit proposer à son ancienne amie de se faire dévote, et de venir auprès d'elle à la cour. Ninon refusa. Ce ne fut pas la seule fois qu'elle sacrifia la fortune et la faveur à son amour pour le repos et la liberté. La reine Christine fit en vain mille efforts pour l'emmener avec elle à Rome. Christine dit en partant qu'elle n'avoit trouvé aucune femme en France qui lui plût autant que l'illustre Ninon. C'est dans une conversation avec cette reine que Ninon qualifia les précieuses de jansénistes de l'amour. Madame de Sévigné n'aimoit point Ninon. Dans plusieurs de ses lettres, elle parle d'elle avec très-peu de considération. Sa prévention est excusable; le marquis de Sévigné s'occupoit peu de son avancement, mais en revanche il travailloit assez efficacement à déranger une fortune que sa mère mettoit tous ses soins à conserver. Madame de Sévigné crut voir dans l'amour de son fils pour Ninon la cause de son indolence et de ses dissipations. La Champmêlé, qui succéda à Ninon dans le cœur du marquis de Sévigné, eut aussi sa part de la mauvaise humeur et des ressentimens de cette mère tendre et inquiète. En général, elle ne ménageoit aucun de ceux qu'elle croyoit pouvoir accuser du dérangement de son fils. Pour un ou deux soupers que celui-ci fit accepter à Racine et à Boileau, elle parle quelque part d'eux, comme de poëtes faméliques, pour qui un repas pris en ville est une bonne fortune. Or, on sait que Boileau recevoit chez lui les plus grands seigneurs, et que Racine refusoit de dîner avec M. le duc de Bourbon, pour manger une carpe en famille.

Revenons à Ninon. Plusieurs beaux esprits du temps, plusieurs écrivains assez distingués la célébrèrent en prose et en vers. De ce nombre furent Scarron, Regnier-Desmarais, l'abbé de Châteauneuf et Saint-Evremont. Ce dernier partageoit ses adorations entre elle et la fameuse duchesse de Mazarin. Tout le monde connoît le joli quatrain qu'il fit pour Ninon:

L'indulgente et sage nature
A formé l'âme de Ninon,
De la volupté d'Épicure,
Et de la vertu de Caton.

Un hommage plus flatteur encore pour elle, c'est le cas que Molière faisoit de son goût et de son esprit; il la consultoit, dit-on, sur tous ses ouvrages. Comme il lui avoit lu un jour son Tartuffe, elle lui fit le récit d'une aventure qui lui étoit arrivée avec un scélérat à peu près de la même espèce. Molière rapporta qu'elle lui en avoit fait le portrait avec des couleurs si vives et si naturelles, que, si sa pièce n'eût pas été faite, il ne l'auroit jamais entreprise, tant il se seroit cru incapable de rien mettre sur le théâtre d'aussi parfait que le Tartuffe de mademoiselle de l'Enclos. Voltaire trouve l'anecdote peu vraisemblable, quoiqu'on en ait pour garant l'abbé de Châteauneuf, qui disoit la tenir de Molière lui-même. On peut l'adopter, en admettant que Molière a parlé avec un peu trop de modestie sur son propre compte, et d'exagération sur celui de Ninon, qui l'avoit frappé d'admiration par son talent pour saisir et peindre le ridicule.

Ses contes et ses bons mots lui avoient fait de bonne heure une réputation. On cite d'elle une foule de réflexions profondes ou ingénieuses. Nous n'en rapporterons que quelques-unes. Elle eut, à l'âge de vingt-deux ans, une maladie qui la mit au bord du tombeau. Ses amis déploroient sa destinée qui l'enlevoit à la fleur de son âge. Ah! dit-elle, je ne laisse au monde que des mourans. Ce mot est bien philosophique. La beauté sans les grâces, disoit-elle souvent, est un hameçon sans appât. Elle disoit un jour à Saint-Evremont qu'elle rendoit grâces à Dieu tous les soirs de son esprit, et qu'elle le prioit tous les matins de la préserver des sottises de son cœur. Elle prétendoit qu'une femme sensée ne devroit jamais prendre d'amant sans l'aveu de son cœur, ni de mari sans le consentement de sa raison. Ninon avoit le talent des vers; mais elle en faisoit rarement usage. Le Grand-Prieur de Vendôme avoit essayé inutilement de se faire aimer d'elle; indigné de ses refus, il mit un jour sur sa toilette ce quatrain:

Indigne de mes feux, indigne de mes larmes,
Je renonce sans peine à tes foibles appas:
Mon amour te prêtoit des charmes,
Ingrate, que tu n'avois pas.

Elle y répondit par cette plaisante parodie:

Insensible à tes feux, insensible à tes larmes,
Je te vois renoncer à mes foibles appas;
Mais si l'amour prête des charmes,
Pourquoi n'en empruntois-tu pas?

Le bonheur dont jouissoit Ninon ne fut troublé qu'une fois, mais ce fut par l'accident le plus affreux. L'un des deux fils qu'elle avoit eus de Villarceaux, ignorant qu'elle étoit sa mère, devint éperdument amoureux d'elle, et lorsque voulant mettre fin à cette fatale passion, elle lui eût révélé le secret de sa naissance, l'infortuné jeune homme alla se poignarder de désespoir. Son autre fils, nommé la Boissière, fit une espèce de fortune; il devint capitaine de vaisseau, et mourut à Toulon, en 1732, âgé de 75 ans.

Tout le monde sait que Voltaire fut présenté à Ninon au sortir du collége par l'abbé de Châteauneuf, et qu'elle lui laissa par son testament deux mille francs pour acheter des livres.