Mon père ne me faisait aucun reproche dans ses lettres, seulement mon silence l'engagea à s'informer de mes occupations, plus particulièrement qu'il ne l'avait fait jusque-là. L'hiver, le printemps et l'été s'écoulèrent pendant mes travaux, sans que je fisse attention à l'apparition successive des fleurs ou des feuilles, qui autrefois me faisait toujours éprouver le plus doux plaisir, tant j'étais plongé dans mon entreprise. Les vacances de cette année s'écoulèrent avant que mon ouvrage ne fut près d'être achevé. Je voyais alors, chaque jour, plus clairement combien j'avais réussi; mais mon enthousiasme était réprimé par mon inquiétude; et j'avais plutôt l'air d'un homme condamné à travailler aux mines, ou à tout autre objet malsain, que d'un artiste au milieu de ses occupations favorites. Toutes les nuits j'étais tourmenté d'une fièvre lente: je reconnus enfin que mon système nerveux était fortement attaqué. J'en éprouvai un grand chagrin, parce que j'avais jusqu'alors joui de la meilleure santé, et que je m'étais toujours vanté de la force de mes nerfs. Mais je croyais que l'exercice et l'amusement dissiperaient bientôt de pareils symptômes, et je me promettais de m'y livrer, dès que ma création serait terminée.


[CHAPITRE IV]

Ce fut en novembre, pendant une nuit affreuse, que je vis l'accomplissement de mes travaux. Dans une inquiétude voisine de l'agonie, je rassemblai autour de moi les instruments propres à donner la vie, pour introduire une étincelle d'existence dans cette matière inanimée qui était à mes pieds. L'airain avait déjà sonné la première heure après minuit; la pluie battait, avec un sifflement horrible, contre mes fenêtres; ma lumière était près de s'éteindre, lorsqu'à cette lueur vacillante, je vis s'ouvrir l'œil jaune et stupide de la créature: elle respira avec force, et ses membres furent agités d'un mouvement convulsif.

Comment décrire ce que j'éprouvai à cette vue, ou comment peindre le malheureux dont la formation m'avait coûté tant d'efforts, de peines, et de soins? Ses membres étaient d'une juste proportion, et les traits que je lui avais donnés n'étaient pas moins beaux. Beaux!... grand Dieu! sa peau jaune couvrait à peine le système des muscles et des artères: sa chevelure flottante était d'un noir brillant; ses dents étaient blanches comme des perles; mais ces avantages ne formaient qu'un contraste plus horrible avec des yeux insipides, qui paraissaient presque de la même couleur que leurs blanches et sombres orbites; une peau ridée, et des lèvres noires et serrées l'une contre l'autre. Les différents événements de la vie ne sont pas aussi variables que les sensations du cœur humain. Je n'avais pas cessé de travailler pendant près de deux ans, dans le seul but de donner l'être à un corps inanimé. Dans cette vue, j'avais négligé mon repos et ma santé: j'avais désiré atteindre ce but avec une ardeur immodérée; et, maintenant que j'y étais parvenu, la beauté du rêve s'évanouit; mon cœur se remplit d'une horreur et d'un dégoût affreux. N'ayant pas la force de soutenir la vue de l'être que j'avais créé, je sortis de mon laboratoire, et me promenai long-temps en parcourant ma chambre, en tous sens, et sans songer au sommeil. Enfin, la fatigue succéda à mon agitation, et je me jetai sur mon lit pour chercher, pendant quelques moments, l'oubli de ma situation. Ce fut en vain: je dormis pourtant; mais je fus troublé par les rêves les plus effrayants. Je crus voir Élisabeth, brillante de santé, se promener dans les rues d'Ingolstadt. Charmé et surpris, je l'embrassai; en imprimant mon premier baiser sur ses lèvres, je les vis devenir livides comme la mort; je vis ses traits changer, et je crus tenir entre mes bras le cadavre de ma mère. Elle était couverte d'un linceul, dans les plis duquel je voyais ramper les vers du tombeau. Je m'éveillai saisi d'horreur; une sueur froide couvrait mon front; mes dents claquaient les unes contre les autres; et tous mes membres étaient en convulsion, lorsqu'à la clarté faible et jaunâtre de la lune qui donnait sur les croisées, je distinguai le malheureux..., le misérable monstre que j'avais créé. Il tenait les rideaux du lit; et ses yeux, si je puis les appeler ainsi, étaient fixés sur moi. Sa bouche s'ouvrit, et il fit entendre quelques sons inarticulés, en faisant des grimaces affreuses. Peut-être avait-il parlé; mais je n'entendis pas; il étendit une main, sans doute pour me retenir, mais j'échappai, et descendis précipitamment les escaliers. Je me réfugiai dans la cour de la maison, où je passai le reste de la nuit à me promener en long et en large dans la plus grande agitation, prêtant attentivement et avec crainte l'oreille au moindre bruit, comme s'il m'annonçait l'approche du démon à qui j'avais si malheureusement donné la vie.

Ah! quel mortel pourrait soutenir l'horreur de cette situation! Une momie à qui on rendrait l'âme, ne serait pas aussi hideuse que ce monstre. Je l'avais observé lorsqu'il n'était pas encore achevé: il était laid alors; mais, lorsque les muscles et les articulations purent se mouvoir, il devint si horrible, que le Dante lui-même n'aurait pu l'imaginer.

Je passai la nuit dans des transes cruelles. Tantôt mon pouls battait si vite et avec tant de violence, que je sentais la palpitation de tous les artères; tantôt je succombais presque de langueur et de faiblesse. Saisi d'horreur, je compris avec amertume combien je m'étais abusé: les rêves, dont je m'étais bercé si long-temps et avec tant de plaisir, étaient maintenant devenus un tourment pour moi. Comment n'aurais-je pas éprouvé ce tourment? Mon changement fut si rapide; mes espérances furent si cruellement déçues en tous points!

Le jour commença enfin à paraître; le temps était sombre et pluvieux. Cependant, mes yeux découvrirent l'église d'Ingolstadt, ses blancs clochers, et l'horloge qui marquait six heures. Le gardien ouvrit les portes de la cour qui avait été mon asile pendant la nuit: je sortis dans les rues; je me mis à les parcourir avec précipitation comme si je cherchais à éviter le misérable, et en tremblant de le rencontrer à chaque détour de rue. Je n'osais retourner à l'appartement que j'habitais; et je me sentais entraîné avec une vitesse prodigieuse, quoique trempé par la pluie qui tombait à verse d'un ciel noir et couvert.

Je continuai pendant quelque temps à marcher ainsi, essayant, par l'exercice du corps, de me soulager du poids qui accablait mon esprit. Je traversais les rues sans savoir où j'étais, ni ce que je faisais. Mon cœur palpitait de frayeur, et et je marchais à pas irréguliers, sans oser regarder autour de moi:

Semblable à celui qui, en se promenant sur une route solitaire, est saisi de crainte et d'horreur, et qui, après s'être une seule fois retourné, presse le pas et n'ose plus détourner la tête; il craint qu'un ennemi effrayant ne marche derrière lui[2].