Mais si je me plains un peu, ou si je puis concevoir dans mes travaux une consolation que peut-être je ne connaîtrai jamais, ne croyez pas que je sois incertain dans mes résolutions; elles sont invariables comme le destin; et mon voyage n'est maintenant différé, que jusqu'à ce que le temps me permette de mettre à la voile. L'hiver a été horriblement dur; mais le printemps s'annonce favorablement, et cette saison parait même fort avancée. Ainsi, je m'embarquerai peut-être plutôt que je ne m'y étais attendu. Je ne ferai rien avec témérité; vous me connaissez assez pour avoir confiance en ma prudence et en ma circonspection, toutes les fois que la sûreté des autres est commise à mes soins.

»Je ne puis vous dépeindre tout ce que j'éprouve en me voyant si près de mettre mon entreprise à exécution. Il est impossible de vous donner une idée de cette sensation incertaine, agréable et pénible à la fois, qui m'agite au moment de mon départ. Je vais dans des régions inconnues, dans la patrie des brouillards et de la neige; mais je ne tuerai aucun albatros[1], ne soyez donc pas alarmée sur mon sort.

»Vous reverrai-je encore, après avoir traversé des mers immenses, et après avoir doublé le cap le plus au sud de l'Afrique ou de l'Amérique? Je ne puis m'attendre à un pareil bonheur; et cependant je n'ose regarder le revers du tableau. Continuez à m'écrire par toutes les occasions: je puis recevoir vos lettres (quoique la chance soit fort douteuse) au moment où j'en aurai le plus besoin pour soutenir mon courage. Adieu, adieu, je vous aime bien tendrement. Souvenez-vous de moi avec affection, dussiez-vous même ne plus entendre parler de votre affectionné frère.

»ROBERT WALTON».

[1]Oiseau de mer.


[LETTRE III]

À MADAME SAVILLE, EN ANGLETERRE.

7 juillet 17—

Ma chère sœur,