»Lorsque mon hôte fut un peu rétabli, j'eus beaucoup de peine à éloigner ceux qui voulaient lui faire une foule de questions; car je ne voulais pas le laisser tourmenter par leur inutile curiosité, dans un état de corps et d'âme dont l'amélioration dépendait évidemment d'un entier repos. Une seule fois, cependant, le lieutenant lui demanda pourquoi il était venu si loin sur la glace, dans un équipage si singulier.
»Sa figure prit aussitôt l'expression du plus profond chagrin; et il répliqua: «Afin de poursuivre quelqu'un qui me fuyait.—Et l'homme que vous poursuiviez, voyageait-il de la même manière?—Oui, dit-il.—Alors je crois que nous l'avons vu; car, la veille du jour où nous vous avons rencontré, nous avions aperçu quelques chiens tirant à travers la glace, un traîneau dans lequel était un homme».
»Ce peu de mots éveilla l'attention de l'étranger; et il fit une multitude de questions pour savoir la route qu'avait tenue le démon (c'est ainsi qu'il l'appelait). Bientôt après, lorsqu'il fut seul avec moi, il me dit: «J'ai, sans doute, excité votre curiosité, aussi bien que celle de ces braves gens; mais vous êtes trop délicat pour me faire des questions.
»—Certainement; il serait très-indiscret et très-inhumain de ma part de vous faire de la peine pour satisfaire ma curiosité personnelle.
»—Et cependant vous ni avez tiré d'une position étrange et dangereuse; vous m'avez généreusement rendu à la vie».
»Ensuite il me demanda si je croyais que la rupture de la glace eût anéanti l'autre traîneau. Je lui dis que je ne saurais répondre avec certitude; car la glace ne s'était guère brisée avant minuit, et le voyageur pouvait être arrivé ayant ce temps en lieu de sûreté; mais que je n'en pouvais juger.
»Depuis ce temps, l'étranger paraissait très-empressé à être sur le pont, pour épier le traîneau qu'on avait vu auparavant; mais je l'ai engagé à rester dans la chambre, car il est beaucoup trop faible pour soutenir la rigueur de l'atmosphère. J'ai promis que l'on observerait pour lui, et qu'il serait averti sur-le-champ, si quelque nouvel objet s'offrait à la vue.
»Voilà mon journal jusqu'aujourd'hui, sur ce qui a rapport à notre étrange rencontre. L'étranger a insensiblement recouvré la santé, mais il est très-silencieux, et parait embarrassé lorsqu'un autre que moi entre dans sa chambre. Cependant, ses manières sont si engageantes et si douces, que les matelots s'intéressent tous à son sort, quoiqu'ils aient eu très-peu de communication avec lui. Pour moi, je commence à l'aimer comme un frère; et son chagrin profond et continuel m'attire vers lui, et m'inspire de la compassion. Il faut qu'il ait été un homme bien remarquable dans des jours plus heureux pour lui, puisque dans le malheur il est encore si attrayant et si aimable.
»Je disais dans une de mes lettres, ma chère Marguerite, que je ne trouverais pas d'amis sur le vaste Océan, et pourtant j'ai trouvé un homme que mon cœur aurait été heureux d'aimer comme un frère, avant que son âme eut été brisée par le malheur.
»Je continuerai de temps en temps mon journal sur cet étranger, si j'ai quelque chose de nouveau à vous apprendre».