—«Oui, Monsieur, assez libre pour les honnêtes gens. M. Kirwin est un magistrat auquel vous allez donner des renseignements sur la mort d'un Gentleman, qui, la nuit dernière, a été trouvé assassiné».
Je tressaillis à cette réponse; mais je me remis bientôt. J'étais innocent: il serait facile de le prouver. Je suivis donc mon conducteur en silence, et je fus conduis dans une des meilleures maisons de la ville. J'étais prêt à tomber de fatigue et de faim; mais, étant entouré de la foule, je pensai qu'il était convenable de rassembler toute ma force, afin qu'on n'attribua pas la faiblesse de mon corps à la crainte, ou aux remords du crime. Je m'attendais peu alors au malheur qui allait dans quelques moments peser sur moi, et étouffer dans l'horreur et le désespoir toute crainte d'ignominie ou de mort.
Je m'arrête ici, car j'ai besoin de tout mon courage pour me rappeler les évènements effrayants que je vais raconter avec exactitude.
[CHAPITRE XX]
Je fus bientôt amené devant un magistrat; son visage exprimait la bonté; ses manières le calme et la douceur. Il me regarda, cependant, avec quelque sévérité; il se tourna ensuite vers mes conducteurs, et demanda quelles étaient les personnes qui paraissaient comme témoins dans cette affaire.
Une demi-douzaine d'hommes, environ, s'avancèrent; et l'un d'eux, choisi par le magistrat, déposa que, la nuit précédente, étant allé à la pèche avec son fils et son beau-frère, Daniel Nugent, il fut surpris, vers dix heures, par un grand vent du nord qui s'éleva, et les força de gagner le rivage. La nuit étant très-sombre, parce que la lune n'était pas encore levée, ils n'abordèrent pas dans le port, mais, selon leur habitude, dans une baie à environ deux milles au-dessous. Il marchait le premier, portant une partie des filets, et suivi, à quelque distance, de ses compagnons. En s'avançant le long du rivage, il heurta de son pied contre un obstacle, et mesura la terre. Ses compagnons vinrent à son secours; et, à la lueur de leur lanterne, ils virent qu'il était tombé sur le corps d'un homme qui paraissait mort. Ils supposèrent d'abord que c'était le cadavre de quelque personne qui avait été noyée, et jetée par les vagues sur le rivage; mais, en l'examinant, ils reconnurent que les habits n'étaient pas mouillés, et même que le corps n'était pas encore froid. Ils le portèrent dans la chaumière d'une vieille femme, voisine du lieu où ils se trouvaient, et ils essayèrent inutilement de le rendre à la vie. Le mort paraissait être un beau jeune homme d'environ vingt-cinq ans. Selon toute apparence, il avait été étranglé; car son corps ne présentait d'autre signe de violence, que des marques noires de doigts sur le cou.
La première partie de cette déposition ne m'intéressa nullement; mais, lorsqu'il parla de la marque noire des doigts, je me souvins du meurtre de mon frère, et j'éprouvai une agitation extrême; mes membres tremblèrent, un nuage obscurcit mes yeux, et je fus obligé de m'appuyer sur une chaise pour me soutenir. Le magistrat m'observait d'un œil scrutateur, et tira de suite un augure défavorable de mon maintien.
Le fils confirma la déposition de son père; mais Daniel Nugent, appelé à son tour, affirma positivement qu'un moment avant la chute de son compagnon, il avait vu un bateau, monté par un seul homme, à peu de distance du rivage; et, autant qu'il pouvait en juger à la lueur de quelques étoiles, c'était le même bateau dans lequel je venais de débarquer.
Une femme déposa qu'elle demeurait près du rivage, et qu'elle se tenait à la porte de sa chaumière, attendant le retour des pêcheurs, à peu près une heure avant d'apprendre la découverte du corps, lorsqu'elle vit un bateau, conduit par un seul homme, s'éloigner de cette partie du rivage, où le cadavre fut ensuite trouvé.