J'avais été calme pendant le jour; mais, dès que la nuit obscurcit la vue des objets, mille craintes s'élevèrent dans mon esprit. Plein d'inquiétude, je me tins sur la défensive; je saisis de la main droite un pistolet caché dans mon sein; j'étais effrayé du moindre bruit, mais déterminé à vendre chèrement ma vie, et à ne mettre fin au combat, qu'après l'avoir perdue ou l'avoir arrachée à mon adversaire.

Élisabeth observa quelque temps mon agitation dans un silence timide et craintif; elle dit enfin: «qui peut ainsi vous agiter, mon cher Victor? que craignez-vous»?

—«Ah! paix! paix! mon amie, répliquai-je encore cette nuit, et tout sera sauvé; mais cette nuit est affreuse, horrible»!

Je passai une heure dans cet état, lorsque tout-à-coup je réfléchis combien le combat, auquel je m'attendais à tout moment, serait pénible pour ma femme; je l'engageai avec les plus vives instances à se retirer, décidé à ne la rejoindre qu'après que j'aurais obtenu quelque renseignement sur la situation de mon ennemi.

Elle me quitta. Je restai quelque temps à parcourir les corridors de la maison, et à visiter le plus petit coin qui aurait pu servir de retraite à mon ennemi; mais je ne découvris aucune trace, et je commençais à croire qu'un heureux hasard avait mis obstacle à l'exécution de ses menaces, lorsque tout-à-coup j'entendis un cri aigu et horrible. Il partait de la chambre où Élisabeth s'était retirée. Dans ce moment, toute la réalité s'offrit à mon esprit; mes bras tombèrent, le mouvement de mes muscles et de mes fibres fut suspendu; je sentis mon sang couler goutte à goutte dans mes veines, et bouillonner à l'extrémité de mes membres. Cet état ne dura qu'un instant; le cri se répéta...; je me précipitai dans la chambre.

Grand Dieu! pourquoi n'expirai-je pas alors? Pourquoi suis-je ici à raconter l'anéantissement de mes plus douces espérances, et de la créature la plus pure qui existât sur la terre? Elle était sans vie et inanimée, jetée en travers du lit, la tête renversée, la figure pâle, décomposée, et à moitié couverte par ses cheveux. De quelque côté que je me tourne, je vois la même figure; ses bras et son corps de la pâleur de la mort étaient jetés par l'assassin sur la couche nuptiale comme dans une bière funèbre. Ai-je pu voir ce spectacle, et vivre? Hélas! la vie est opiniâtre, et s'attache davantage à celui qui la hait le plus. Un moment seulement j'en perdis le souvenir: je m'évanouis.

Lorsque je repris connaissance, je me trouvai entouré des gens de l'auberge; leurs physionomies exprimaient la terreur la plus vive: mais l'horreur des autres ne paraissait qu'une lueur, qu'une ombre des sentiments qui m'oppressaient. Je me dégageai des personnes qui étaient auprès de moi, pour courir à la chambre où était le corps d'Élisabeth, de mon amante, de ma femme, qui vivait il n'y a qu'un moment, si aimée et si digne de l'être. On avait changé la position dans laquelle je l'avais vue d'abord; dans ce moment, elle était étendue, la tête appuyée sur son bras, un mouchoir jeté sur sa figure et son col, et telle que j'aurais pu la croire endormie. Je m'élançai sur elle; je la couvris de baisers; mais la mort avait glacé ses membres, et leur langueur ne m'apprenait que trop que ce que je tenais alors dans mes bras, avait cessé d'être mon Élisabeth, celle que j'avais aimée et chérie. La marque meurtrière de la main du démon était sur son col, et le souffle ne pouvait plus être recueilli sur ses lèvres.

Pendant que, dans l'agonie du désespoir, j'étais encore penché sur elle, je levai les yeux par hasard. La chambre, qui, auparavant, était obscure, était en ce moment éclairée par la lueur pâle et jaune de la lune: je fus saisi d'une espèce de terreur panique en apercevant cette lumière. Les volets étaient ouverts; et, dans une sensation impossible à décrire, je vis au milieu de la fenêtre, une figure.... Ah! la plus hideuse et la plus détestée. Un rire affreux agitait le visage du Monstre. C'était lui: il semblait me railler, en me montrant de son doigt infernal le corps de ma femme. Je m'élançai vers la fenêtre, en faisant feu d'un pistolet que je tirai de mon sein; mais il esquiva le coup, prit la fuite, courut avec la rapidité de l'éclair, et plongea dans le lac.

Le bruit du pistolet attira du monde dans la chambre. Je désignai l'endroit où il avait disparu; nous suivîmes la trace avec des bateaux; on jeta des filets, mais ce fut en vain. Au bout de quelques heures, nous revînmes sans espoir. La plupart de mes compagnons étaient persuadés qu'ils avaient couru après un fantôme de mon imagination. À peine avaient-ils débarqués, qu'ils se mirent à battre le pays, se partageant en bandes qui suivirent différentes directions, les unes dans les bois, les autres dans les vignes.

Je ne me joignis pas à eux; j'étais épuisé: un nuage couvrait mes yeux, et ma peau était desséchée par la chaleur de la fièvre. Dans cet état, je me jetai sur un lit, sans savoir à peine ce qui était arrivé; mes yeux erraient autour de la chambre, comme pour chercher quelque chose que j'avais perdu.