[CHAPITRE XXIII]
La situation de mon esprit était telle, que je ne fus plus maître d'aucune pensée. J'étais animé par la fureur; la vengeance seule me donnait des forces et du calme; elle tempérait mes sentiments, et me permettait d'être modéré et réfléchi, dans les moments où je n'aurais eu recours qu'au délire ou à la mort.
Ma première résolution fut de quitter Genève à jamais; mon pays, qui m'était si cher aux jours de mon bonheur et de mes affections, me devint odieux dans mon adversité. Je pris une somme d'argent avec quelques bijoux qui avaient appartenu à mon père, et je partis.
De ce moment ont commencé mes courses, qui ne finiront qu'avec ma vie. J'ai parcouru une grande partie de la terre, et j'ai supporté toutes les fatigues auxquelles les voyageurs ont l'habitude d'être exposés dans les déserts et les pays barbares. Je sais à peine comment j'ai vécu; souvent j'ai étendu sur le sable mes membres affaiblis, et j'ai invoqué la mort; mais j'ai vécu pour la vengeance; je n'osais mourir et laisser la vie à mon adversaire.
En quittant Genève, mon premier soin fut de chercher la trace de mon infernal ennemi; mais mon plan fut dérangé; et j'errai plusieurs heures autour de la ville, incertain de la route que je suivrais. À l'approche de la nuit, je me trouvai à la porte du cimetière où reposaient Guillaume, Élisabeth, et mon père. Je franchis la porte, et je m'avançai vers leurs tombeaux. Tout était silencieux, hors les feuilles des arbres, qui étaient légèrement agitées par le vent; la soirée était sombre, et la scène eût été solennelle et touchante, même pour un observateur désintéressé. Les esprits des morts semblaient voltiger autour de leurs tombes, et jeter autour de la tête de celui qui venait pleurer sur leurs cendres, une ombre qui était sentie sans être vue.
Le profond chagrin, que m'avait d'abord inspiré cette scène, fit bientôt place à la rage et au désespoir. Ils étaient morts, et je vivais; leur meurtrier vivait aussi, et c'était pour le détruire que je traînais mon existence odieuse. Je m'agenouillai sur le gazon; je baisai la terre qui recouvrait leurs cendres, et les lèvres tremblantes je m'écriai: «Par la terre sacrée sur laquelle je suis agenouillé, par les ombres qui errent auprès de moi, par le chagrin profond et éternel que j'éprouve, par toi, nuit, par les esprits qui président à ton cours, je jure de poursuivre le Démon, auteur de tous ces maux, jusqu'à ce que l'un de nous soit anéanti dans la lutte que nous engagerons. C'est dans ce but que je conserverai ma vie: je verrai encore l'éclat du soleil, je foulerai encore la verdure de la terre, mais pour satisfaire cette vengeance si douce, et sans laquelle je n'assisterais plus au spectacle de la nature. J'invoque votre secours, esprits des morts; et vous, ministres errants de vengeance, dirigez-moi dans mon entreprise. Que le monstre exécrable boive à longs traits dans la coupe de la douleur, qu'il connaisse le désespoir auquel je suis en proie maintenant»!
J'avais commencé mon invocation avec solennité, et un respect qui m'assurait presque que les ombres de mes amis assassinés entendaient et approuvaient mon vœu. Mais en terminant j'étais animé par la fureur, et la rage me faisait élever la voix.
Un rire violent et infernal fut la réponse que je reçus au milieu du silence de la nuit. Il retentit long-temps et avec force à mon oreille, les montagnes le répétèrent, et je crus que tout l'enfer m'entourait pour me railler et m'insulter. Sans doute en ce moment j'aurais été animé par la frénésie, et j'aurais mis fin à ma déplorable existence, si mon vœu n'eût été entendu, et si je ne me fusse réservé pour la vengeance. J'oubliais le rire qui m'avait frappé, lorsqu'une voix bien connue et détestée, qui me paraissait être tout près de mon oreille, prononça distinctement ces paroles: «Je suis satisfait, misérable! tu te résous à vivre, et je suis satisfait».
Je m'élançai vers l'endroit d'où parlait la voix; mais le démon m'échappa. Tout-à-coup le large disque de la lune s'éleva, et éclaira complètement le corps hideux et difforme du monstre qui fuyait avec une rapidité surnaturelle.
Je le poursuivis, et pendant plusieurs mois je n'ai point eu d'autre occupation. Guidé par de vagues renseignements, j'ai suivi les détours du Rhin sans le rencontrer. J'arrivai sur les bords de la Méditerranée; et, par un hasard étrange, je vis le démon entrer pendant la nuit, et se cacher dans un vaisseau destiné pour la mer Noire. Je pris passage sur le même navire; mais il échappa, je ne sais comment.