Clerval, cher ami! même à présent, je trouve du charme à me rappeler tes paroles, et à m'arrêter sur l'éloge dont tu es vraiment digne. C'était un être formé dans la véritable poésie de la nature[1]. Son imagination hardie et enthousiaste était tempérée par la sensibilité de son cœur. Son âme était remplie d'affections ardentes, et son amitié était de cette nature dévouée et étonnante, dont le modèle, aux yeux du monde, n'existe que dans l'imagination; mais la sympathie même de l'homme ne pouvait satisfaire son esprit ardent. Il aimait avec ardeur les beautés de la nature, que les autres ne regardent qu'avec admiration.
Il aimait avec passion le bruit de la cataracte; il trouvait un attrait dans le rocher élevé, dans la montagne, dans le bois épais et mélancolique, dans ses couleurs et ses formes: ce sentiment, et cet amour, qui n'avaient pas besoin d'un charme plus éloigné, étaient entretenus par la pensée: car ce n'était pas à ses yeux qu'il devait, le plaisir qu'il éprouvait[2].
Et où est-il maintenant? Est-il perdu à jamais cet être doux et aimable? N'est-il plus cet esprit si fécond; si riche en pensées hardies et magnifiques, qui formaient un monde dépendant de la vie de celui qui le créait? N'existe-t-il plus que dans ma mémoire? Non, il n'en est pas ainsi; ta forme si divinement travaillée, et brillante de beauté, est déchue; mais ton esprit visite encore et console ton malheureux ami.
Pardonnez-moi d'épancher ainsi mon chagrin; ces vaines paroles ne sont qu'un léger tribut que je paie à la mémoire de l'incomparable Henry, mais elles adoucissent mon cœur, rempli de la douleur que me cause son souvenir. Je poursuis.
Au-dessus de Cologne, nous descendîmes dans les plaines de la Hollande, et nous résolûmes de faire en poste le reste de notre route; car le vent était contraire, et le courant du fleuve trop lent.
Notre voyage perdit ici l'intérêt qui s'attachait à un pays magnifique; nous fûmes en peu de jours à Rotterdam, d'où nous fîmes voile pour l'Angleterre. Ce fut le matin d'un jour serein, à la fin de septembre, que j'aperçus pour la première fois les rochers blanchâtres de la Grande-Bretagne. Les rives de la Tamise présentèrent une scène nouvelle; elles sont unies, mais fertiles, et bordées de villes, dont chacune réveille quelque souvenir. Nous ne pûmes voir le fort Tilbury sans penser à l'Armada Espagnole; nous vîmes aussi Gravesend, Woolwich, et Greenwich, lieux dont j'avais entendu parler, même dans mon pays.
Enfin nous aperçûmes les nombreux clochers de Londres, celui de Saint-Paul qui s'élève au-dessus de tous, et la Tour si fameuse dans l'histoire d'Angleterre.
[1]Leigh Hunt's «Rimini».
[2]Wordsworth's «Tintern Abbey».