Au moment de mon arrivée, je partageai ainsi mon temps; mais plus j'avançais dans mon travail, plus j'éprouvais d'horreur et de dégoût. Tantôt je ne pouvais prendre sur moi d'entrer dans mon laboratoire pendant plusieurs jours; tantôt je travaillais nuit et jour, afin d'achever mon ouvrage. L'opération, à laquelle je me livrais, n'offrait que des dégoûts. Pendant mon premier essai, une sorte d'enthousiasme frénétique m'en avait dissimulé l'horreur; mon esprit n'envisageait que le résultat de mon travail, et mes yeux n'étaient frappés que des progrès. Maintenant j'étais de sang-froid, et je succombais souvent devant l'ouvrage de mes mains.
Dans cette situation, adonné au plus odieux travail, plongé dans une solitude où rien ne pouvait détourner mon attention de la scène qui m'occupait, je devins inégal, je perdis tout repos, et j'éprouvai une irritation de nerfs. À tout moment je craignais de rencontrer mon persécuteur. Quelquefois je m'asseyais les yeux fixés sur la terre, pour ne pas voir, en les levant, l'objet dont j'étais si effrayé. Je prenais soin de ne pas m'écarter de la présence de mes semblables, dans la crainte qu'il ne vînt seul réclamer sa compagne.
Cependant je continuais mon travail, et je l'avais même déjà considérablement avancé. J'envisageais le moment où il serait terminé, avec un espoir mêlé de trouble et d'ardeur dont je n'osais me rendre compte, mais auquel venait se joindre d'obscurs pressentiments de malheurs, assez terribles pour jeter le trouble dans mon cœur.
[CHAPITRE XIX]
J'étais assis un soir dans mon laboratoire. Le soleil était couché depuis long-temps, et la lune s'élevait de la mer; il n'y avait plus assez de jour pour que je pusse continuer mon ouvrage. Je le suspendis, incertain si je le laisserais pendant la nuit, ou si je me hâterais de le terminer en m'y livrant sans relâche. En ce moment, une foule de réflexions se présentèrent à mon esprit, et me conduisirent à considérer les effets du travail auquel je m'adonnais. Trois années auparavant, j'avais travaillé au même objet, et j'étais parvenu à créer un démon, dont la cruauté sans égale avait désolé mon cœur, et l'avait à jamais rempli des remords les plus cuisants. J'allais maintenant former une autre créature, dont je ne pouvais prévoir le caractère; elle pouvait devenir dix mille fois plus perverse que son compagnon, et se complaire au meurtre et au mal. Celui-ci avait juré de quitter le voisinage de l'homme, et de se cacher dans des déserts; mais elle n'avait pris aucun engagement. Destinée, suivant toute apparence, à devenir un animal pensant et raisonnant, ne pouvait-elle pas refuser de consentir à un pacte antérieur à sa création?
L'un et l'autre pourraient même se haïr: la créature, qui avait déjà reçu la vie, était choquée de sa propre difformité: ne pourrait-elle pas en concevoir une plus grande horreur, lorsqu'elle serait offerte à ses yeux sous la forme d'une femme? La nouvelle créature pourrait aussi se détourner de l'autre avec dégoût, en voyant la beauté supérieure de l'homme; elle pourrait quitter le monstre; et lui, seul pour la seconde fois, ne serait-il pas exaspéré de cet affront nouveau? Supporterait-il d'être abandonné par un être d'une espèce semblable à la sienne?
Si même ils quittaient l'Europe pour aller dans les déserts du nouveau monde, un des résultats inévitables de ces sympathies dont le Démon avait besoin, serait la naissance de leurs enfants, souche d'une race de démon qui se propagerait sur la terre, et pourrait rendre l'existence même de l'espèce humaine précaire et pleine de terreur. Avais-je le droit, pour mon propre intérêt, d'infliger cette malédiction sur les générations à venir? J'avais été touché auparavant par les sophismes de l'être que j'avais créé; j'avais été effrayé de ses menaces infernales; mais aujourd'hui, pour la première fois, j'envisageais le danger de ma promesse; je frissonnai en pensant que les siècles à venir me maudiraient comme leur fléau; moi qui, dans mon égoïsme, n'avais pas craint d'acheter ma tranquillité personnelle au prix, peut-être, de l'existence de toute la race humaine.
Je tremblais, je me sentais défaillir, lorsque, en levant les yeux, j'aperçus, à la clarté de la lune, le Démon auprès de la fenêtre. Il sourit en me voyant occupé de la tâche qu'il m'avait imposée: mais ce sourire était horrible. Ce n'était que trop vrai: il m'avait suivi dans mes voyages; il avait habité les forêts, il s'était caché dans les cavernes ou dans les bruyères vastes et désertes; et il venait maintenant observer mes progrès, et réclamer l'accomplissement de ma promesse. Au moment où je le regardai, sa figure exprimait le dernier degré de la perversité et de la perfidie. Je pensai, avec une sorte de démence, à la promesse que j'avais faite de créer un être semblable à lui; la fureur s'empara de moi, et je brisai en plusieurs morceaux l'objet de mon travail. Le malheureux me vit détruire la créature de l'existence de laquelle dépendait son bonheur, et il s'éloigna en poussant un cri de désespoir et de vengeance.
Je quittai le laboratoire; j'en fermai la porte à clef, et je fis, en moi-même, le vœu solennel de ne reprendre jamais mes travaux; et alors, à pas tremblants, je me dirigeai vers mon appartement. J'étais seul; personne n'était auprès de moi pour dissiper mon chagrin, et calmer les pensées les plus terribles sous lesquelles je succombais.