— Monsieur ! Un tel outrage !…
— Madame, je parle affaires. Inutile de se fâcher ! Il fallait seulement établir qu’une chose, jugée extravagante a priori, appartient néanmoins au domaine du possible !
Madeleine, atterrée, n’en voulut pas écouter davantage et se retira, un poignard en plein cœur.
Cette angoisse nouvelle était cent fois pire que l’affliction du sacrifice. L’abominable doute allait-il désormais obscurcir de noires vapeurs l’image bien-aimée ?
Le docteur Davier, auquel elle se confia, s’éleva avec énergie contre la cruelle suggestion.
— N’admettez pas cela un seul instant ! Vous avez eu affaire à une brute ! Tenez-vous-en aux appréciations si justes de M. Vielh. Ne laissez pas ternir le souvenir d’un brave et charmant mari, qui vous aima d’un amour profond. Il suffisait de l’entendre prononcer votre nom pour être édifié sur l’affection qu’il vous vouait.
Médecin de la compagnie d’assurances, Davier essaya d’intervenir auprès d’autorités plus hautes que le grincheux employé. Mais le chef — avec une courtoisie aussi impeccable que la raie partageant ses cheveux plaqués — répéta les objections de son subordonné : les statuts étaient formels.
— La mort dudit Airvault peut sembler évidente à ses amis. Mais nous, hommes positifs, nous devons examiner soigneusement les circonstances. Un individu conclut avec nous un contrat. Il est jeune, robuste, mais il part au loin ; il désire prémunir la famille qu’il laisse en Europe. Rien que de judicieux dans cette prévoyance. Quelques mois après son arrivée au Chili, plus personne ! On veut croire qu’il a succombé dans une catastrophe ! Peut-être est-ce vrai. Mais aussi n’a-t-il pu profiter des événements opportuns pour laisser supposer sa mort, et, tout en assurant un petit patrimoine à sa femme et à sa fille, se libérer des liens anciens pour commencer une vie nouvelle sur un autre continent ?
— Mon cher monsieur, tout positif que vous vous vantiez d’être, je vous reconnais une imagination de romancier.
— Du tout ! La vie réelle fourmille de pareilles histoires ! Mon raisonnement s’appuie sur la connaissance de la faiblesse humaine. Votre protégé était empêtré d’antécédents fâcheux.