Le docteur tenait les yeux fixés sur la perspective du canal de Trianon. Le magnifique escalier à balustres, dont les courbes harmonieuses s’élèvent avec grâce vers les beaux arbres du parc mélancolique, semblait absorber toute son attention.
— Comme Watteau dut aimer ce site ! murmura-t-il.
— Oui, c’est délicieux ! Mais que dites-vous de mon histoire !
— Je… je ne vois pas très bien, je vous l’avoue, en quoi ces circonstances peuvent favoriser votre client… Ne pourra-t-on supposer l’ingérence d’un complice ?
— Soit !… mais il y a déjà doute, et que le doute s’accroisse, l’inculpé en bénéficiera ! reprit vivement l’avocat. Ah ! si Raymond pouvait justifier la présence de la sacrée pendeloque dans son tiroir ! Parbleu ! l’explication qu’en donne le pauvre diable est assez plausible ! M. de Terroy, averti de ses folies de jeu, le retint après le départ de ses autres invités pour lui laver la tête. Airvault ne cacha pas ses torts, et confessa les embarras où il s’était jeté, par sa faute, la dette « dite d’honneur » contractée dans un tripot où un mauvais ami l’avait introduit, la facture refusée, etc., tout cela rendu plus critique par la maladie de sa femme. M. de Terroy, paternel envers ce garçon qu’il a aidé à diverses reprises, lui prêta trois mille francs pour sortir d’embarras.
— Fort bien ! Je sais tout cela ! Mais la pendeloque !
— Nous y arrivons ! M. de Terroy avait montré à tous ses invités le collier Renaissance, acquis le jour même, et qu’il enferma, en leur présence, dans un coffret de vieil argent avec des pierres non taillées, dont il voulait faire composer une parure pour sa petite nièce. La pendeloque du collier était détachée. Quand il fut seul avec Airvault, il pria celui-ci de prendre le dessin de ce camée — dessin qui serait communiqué à une Revue artistique — et il lui confia le pendant pour quelques jours. Raymond, en arrivant chez lui, retrouva dans la poche de son gilet le précieux objet auquel il ne songeait déjà plus, et l’enferma dans le tiroir de sa table à dessiner. Il repartait, le lendemain matin, pour Montmorency où il surveille, comme vous le savez, la construction d’une grande villa ; la pendeloque lui sortit de l’esprit. Quel malheur qu’il n’ait parlé à personne du travail commandé par M. de Terroy ! Enfin, le fait nouveau aura pour résultat de faire pousser davantage l’enquête et vraisemblablement sur une autre piste.
— Une autre piste ?
— Oui, à mon avis, l’instruction n’a pas tenu compte suffisamment de la disposition des locaux.
Eugène, le vieux domestique, s’étant couché vers dix heures, l’entrée du pavillon fut à peu près libre jusqu’à minuit. (Il faudrait aussi interroger d’une façon plus précise la bonne femme qui fut chargée de verrouiller la grille afin de connaître l’heure exacte de la fermeture.) Quoi qu’il en soit, les verrous de la maison même n’étaient pas tirés. Et il n’y a pas de trace d’effraction. Or, si vous vous rappelez bien la disposition du pavillon, il existe, à l’entrée, un petit salon, parallèle à l’antichambre, et contigu au studio. Quelqu’un a pu s’y tenir caché, attendre la sortie d’Airvault — peut-être pour exposer une requête à M. de Terroy, envahi toujours par les tapeurs. Admettons un tapeur. — A sa vue, notre ami, violemment saisi, s’écroule foudroyé. L’autre, soyons charitables ! veut le secourir — constate que tout est inutile. Sa main tombe sur le coffret. Autant de pris ! Puis il sort par les issues ordinaires — ou bien il saute sur le terre-plein du jardin et se laisse tomber de la terrasse dans la ruelle qui passe derrière la propriété.