— Chérie ! dit Madeleine avec effort, s’adressant à la fillette, y a-t-il quelque chose à la cuisine pour faire dîner ton papa ?

— Oui, oui, maman ! Philo avait acheté des œufs et une grande tranche de jambon. Et il reste des biscuits et des cerises. Peut-être manquerons-nous de pain ! Je vais bien vite en chercher ! dit vivement Raymonde.

Avec diligence, courant de la chambre à la cuisine et de la cuisine à la chambre, l’enfant rectifiait sa tenue, coiffait son canotier, saisissait un grand sac, fouillait dans un porte-monnaie, toute à son affaire — telle qu’une mère de famille qui part au marché — et s’écriait finalement, très animée :

— J’apporterai le guéridon près de ton lit, maman, et j’y mettrai le couvert pour nous trois. Comme ce sera gentil ! Je vais acheter aussi un morceau de gruyère, de peur de disette !

Elle s’évapora là-dessus, comme une petite sylphide emportée par le vent. Airvault demeurait stupéfait.

— Mais on dirait une parfaite ménagère !

— Oui ! Heureusement, son cœur la guide, fit la mère. Que serais-je devenue sans ma Raymonde ! Et je dois bénir aussi l’excellente femme qui, sur la recommandation du docteur Davier, a bien voulu s’intéresser à notre misère ! Car nous avons été traitées en parias ! Ah ! que ce fut dur !

Elle s’arrêta pour étancher ses larmes. Airvault gronda, dans un sanglot :

— Ah ! ce camée fatal ! Ce juge obtus, têtu, tâtillon…

Madeleine l’interrompit de ce regard droit, qui plongeait jusqu’au fond de la conscience de l’homme.