Mazzorbo, Burano au loin émergèrent pareilles à des nymphéas flottants. Mazzorbo eut jadis des couvents de Bénédictines. Nobles viviers pour le plaisir! Le doge André Contarini, au XVIe siècle, se faisait un mérite d’avoir résisté aux séductions des religieuses. Ces belles complaisantes, sans doute grasses comme des cailles, ont depuis longtemps augmenté de leur chair pécheresse la maigre terre végétale de l’îlot. Elles revivent dans les grenades, les figues et le lierre vigoureux qui composent une parure classique à des ruines informes. Comme on aime ces fruits, parmi ces décombres et cette misère, de n’avoir pas désespéré! Ils ont de la rosée le matin, et le soir des couleurs éclatantes, des parfums plus forts que la fièvre. Sur une chaussée marécageuse et déserte, ces bouquets espacés d’allègre végétation semblent l’effort de quelque magie. Les beaux bras des nonnes impénitentes se tendent encore du rivage sur la mer dans ces longs acacias.

Un pont de bois réunit Mazzorbo à Burano. Ce second îlot rappelle Martigues, en Provence, que Charles Maurras m’a fait aimer, mais qui ne montre ni ces tons roses, ni cette indigence.

Sur le seuil des maisons basses, le long du canal ou dans une rue pauvre, on voit les dentellières faire leur point fameux, non pas avec le fuseau, mais avec l’aiguille à coudre. Ces belles affamées se détruisent la vue pour créer des parures fragiles, dont c’est juste de dire qu’elles coûtent les yeux de la tête. Les hommes sont pêcheurs, mais l’Adriatique s’appauvrit de poissons en même temps que la vente devient moins rémunératrice. Misère nécessite saleté; ces pauvres pourrissent leur sol que pourrit aussi la lagune.

Dans ce nid de boue, j’ai souhaité que la désolation s’aggravât d’un degré, afin que l’humanité disparût d’un site où elle ne peut plus se nourrir. La mort ne rabattrait rien d’un spectacle dont elle fait la magnificence.

Quand notre gondole, après avoir navigué un quart d’heure dans cet éternel silence, toucha la boue du rivage, nous suivîmes un sentier, le long du canal de desséchement, entre deux haies de raisins, de grenades et de figues mêlés, pour atteindre l’unique place de Torcello, où l’on trouve la cathédrale de Santa-Maria, l’église de Santa-Fosca et le Baptistère.

La cathédrale est de cette sorte d’églises qui se rattachent aux basiliques romaines. Le Baptistère octogonal et le petit temple de Santa-Fosca appartiennent au noble système byzantin, qui ne donne pas de perspective longitudinale, mais a pour élément essentiel la coupole centrale. Quand cette petite place ne nous présenterait pas des beautés suivant notre goût, ces styles vénérables nous inviteraient du moins à rêver sur l’histoire. Les joyaux de Torcello ne cèdent à rien de Venise et sont figés dans une mort aussi forte que Ravenne.

Un vent tragique soufflait sur ces trois sépulcres, qu’une femme aux longs voiles vint rapidement nous ouvrir. Il semblait qu’elle fût pressée de retourner chez elle veiller un cadavre. Quand nous pénétrâmes à Santa-Maria, une moisissure d’eau et de siècles arrêta notre respiration: le bruit de la lourde porte qui retombait en s’opposant à l’air et au soleil nous parut le glissement d’une dalle sur un in-pace. Que ne puis-je lire les mosaïques qui tapissent la cathédrale! J’y trouverais tout un système dogmatique et poétique; j’entendrais la voix mystérieuse de l’an mil, car, autant qu’il décore, cet art explique: il est une écriture figurative. Je ne sais pas déchiffrer ces magnifiques rébus, et quand je comprendrais leurs lettres, leur esprit me deviendrait-il intelligible? Pourtant j’appréciai dix-sept têtes de morts enfilées par les yeux, auxquelles faisaient pendant dix-sept têtes vivantes avec des boucles d’oreilles. Élégante variation sur nos frivolités! Cette double brochette nous convainc mieux que les danses qui bouffonnent aux murs du cimetière à Bâle.

La pureté, la jeunesse, la grâce de ces trois monuments oubliés dans cet éternel novembre font la boue malsaine de Torcello voisine, dans mon amitié, de la prairie pisane, où le Dôme, le Baptistère, la Tour penchée et le Campo-Santo maintiennent un printemps plus doux que l’avril sicilien. Sous deux climats moraux différents, Pise et Torcello sont également excitateurs de l’âme. La prairie pisane et son trèfle architectural à quatre feuilles s’enorgueillissent d’une féconde invention artistique, car l’esprit renaissant y soumit la matière à des lois nouvelles; Torcello se borne à utiliser les fragments antiques suivant un système traditionnel: l’homme reçoit ses motifs d’action et des tombes et des berceaux.

La vénérable basilique, le Baptistère et Santa-Fosca furent construits avec les ruines d’Altina, édifiée, elle-même, par des fugitifs, alors qu’Attila venait d’anéantir la puissante Aquilée; et cette succession de désastres, qui tient dans un bref espace de siècles, donne à l’imagination une vaste perspective. J’eusse aimé de m’y attarder, mais comment passer plusieurs jours sur ce sol malade? Une fièvre apportée par l’air et par l’eau le corrompt, cependant que lui-même s’empoisonne de ses émanations.

De cette terre pourrie, des enfants avaient surgi et augmentaient à toute minute. On n’imagine pas de pauvres plus sympathiques et plus abandonnés. MM. Molmenti et Mantovani, historiens véridiques, virent une femme manger une tranche de polenta avec une galette de terre pressée en guise de pain. Le jeune troupeau de ces condamnés à la faim et à la fièvre me poursuivait en m’offrant des trèfles à quatre feuilles. Enchantés de ma crédulité, ils ravagèrent les ruines, et, ma gondole déjà loin, ces infortunés marchands de bonheur me tendaient encore des talismans à pleines poignées.