Des causes variées peuvent nous déterminer à un séjour habituel hors du pays natal; Madère, Cannes, Nice, Monaco, Florence, Rome, Corfou, attirent, chacune, des catégories différentes d’exilés volontaires. Les déracinés qui fréquentent Venise sont, plutôt que des amuseurs mondains, des mélancoliques naturels ou des attristés, des âmes ardentes et déçues. En effet, pourraient-ils habiter un tel lieu s’ils ne cherchaient les voluptés de la tristesse? Quelque composite que la fassent ses origines, la société qui se soumet à l’action d’un si rare climat doit nécessairement prendre des mœurs communes. Ce n’est point impunément qu’on s’approprie un même fonds d’images, qu’on enregistre continuellement des sensations si puissantes et si particulières. Toute réunion d’hommes, la supposât-on plus incohérente encore que les cosmopolites qui peuplent aujourd’hui Venise, tend à former une tradition. Elle travaille instinctivement à mettre debout un type sur lequel elle se réglera. Nulle société ne peut se passer de modèle: elle se donne toujours une aristocratie.
Bien des fois, quand la lumière horizontale du soir incendiant Venise magnifie la pointe de la Dogana et la Salute, qui est en somme une fort médiocre église, à l’heure où les magies du soleil descendent sur le canal cependant que les miasmes s’en exhalent, j’ai entendu les airs du carnaval de Venise, ces airs nostalgiques qui retentissent d’une génération à l’autre, et j’ai vu les grandes ombres qui chargent d’un sens riche ces espaces plats. Elles filaient comme les nuages, mais nuages elles-mêmes, à bien examiner, elles font ici l’essentiel et le solide, tout le poids dont Venise aggrave les prédispositions de ses dignes visiteurs.
Les ombres qui flottent sur les couchants de l’Adriatique, au bruit des angélus de Venise, tendent à soumettre les âmes.
Gœthe et Chateaubriand.
Un jour, errant sur les canaux, je trouvai près d’un pont, Ramo dei fuseri, une inscription allemande: «Gœthe habita ici du 28 septembre au 14 octobre 1786.» C’est l’auberge Victoria. Elle fait un bon et solide palais. Au rez-de-chaussée, il y a un marchand de tapis, Faust Carrara. Je me plus tout naturellement à chercher si Gœthe avait promené ici des sentiments qui fussent propres à renouveler ma curiosité.
En 1786, Gœthe ne donna de soins qu’aux édifices de Palladio qui s’est formé par l’étude de l’antique romain.
Avec des œillères, lui aussi, Chateaubriand parcourut Venise. Pour un véritable homme, la discipline, c’est toujours de se priver et de maintenir fortement sa pensée sur son objet. Rien de pire que des divertissements et des excitations de hasard, quand il faut veiller que toutes nos nourritures fortifient un dessein déjà formé. L’auteur du Génie du Christianisme allait quitter, le 28 juillet 1800, le môle de la Piazzetta pour quérir aux ruines d’Athènes, de Jérusalem, de Memphis et de Carthage, les émotions et les images qu’attendaient ses Martyrs. Il mentionne dédaigneusement qu’il a vu dans Venise «quelques bons tableaux». Comme c’était son génie d’enrichir la sensibilité catholique, il ne se plut qu’à s’attendrir près des tombes illustres, dans les églises, tandis que sonnaient les cloches des hospices et des lazarets...
Quelle opposition dans les deux domaines classique et romantique où s’enferment ces deux pèlerins! Mais c’est moins par leurs doctrines que par leur élan que les hommes nous entraînent. Gœthe qui voulait se former une conception sereine de l’univers, et Chateaubriand qui courait conquérir la gloire pour mériter à Grenade une jeune beauté, nous sortent l’un et l’autre des basses préoccupations. Avec l’Iphigénie en Tauride aussi bien qu’avec les Martyrs, nous prenons en dégoût les asservissements de la vie.
L’Iphigénie allemande, jeune bourgeoise ou princesse, ne dira pas tout ce que contient son cœur d’exilée. Mais cette captive se sent de grande race. Ses hautes et fortes pensées sont comprimées, prêtes à éclater. Iphigénie, sur la falaise barbare de Tauride, quand elle entend son frère Oreste, exhale une plainte qui nous émeut, comme fait aux landes bretonnes Lucile caressant René.
Magnifiques annonciateurs! Deux grands poètes, il y a cent ans, passèrent ici, qui cherchaient des formes pour incarner avec le plus de noblesse une même idée d’exil,—exil loin du sol natal et des ancêtres, exil des paradis rêvés. Le jeune Gœthe, si solide, un peu lourd, assuré envers et contre tout, et le vicomte de Chateaubriand, à la fois artificiel et le plus sincère des hommes, voilà deux cariatides, deux beaux pendants au seuil de la Venise cosmopolite.