Que ton charme m’a fait de mal!
Ce pauvre et bon Théophile Gautier, si honnête! il écrit plutôt lourdement, sans éclairs, sans frissons, mais il se campe avec solidité devant le fait, devant la pensée, devant la sensation qu’il veut exprimer, en sorte qu’il parvient toujours à nous les faire toucher et palper. En 1850, il passa deux mois place Saint-Marc. Il se proposait d’écrire une série de livres sur Florence, Rome, Naples: il nous donna du moins une Venise. Dans le minutieux inventaire qu’il a dressé de cette ville, vous chercheriez vainement une note sur le mal qu’avec son charme elle lui fit. Depuis Fortunio (1838), dernier livre où il exprima sa pensée véritable, l’invasion du cant, comme il disait, et la nécessité de se soumettre aux convenances des journaux l’avaient jeté dans la description purement physique; il n’énonçait plus sa doctrine, il gardait son idée secrète.
Devrons-nous donc ignorer à jamais les sentiments qu’il promenait sur les lagunes et ce regret, «ramier qu’on étouffe...»? Un lecteur superficiel considère peut-être la Venise de Gautier comme une suite de photographies prises à toutes les heures d’un voyage, mais d’où naturellement le photographe est absent. Nous ne partageons point cette manière de voir. Cette riche collection de camées, gravés dans l’isolement et loin de nos passions, nous renseigne mieux sur l’histoire morale du XIXe siècle que tant de confessions oratoires et vaniteuses. Dans la Venise de Gautier, vous prétendez chercher vainement l’âme; vous dites que ce sont des coquilles sans l’animal, des pierres dures ciselées en creux. Eh bien! que votre esprit se prête à la pression de ces intailles: comme autant de cachets, elles vous imposeront leur empreinte. Et si, les ayant lues, vous entonnez un hymne esthétique, si vous déclarez: «Je crois à la richesse, à la beauté et au bonheur», ne vous y trompez pas, c’est le cachet qui se décrit lui-même: le Credo de Gautier s’est imprimé sur votre âme.
Avec ses yeux nets, Gautier catalogue tous les détails de Venise. Dans toutes les formes qu’il excelle à saisir, il note avec une obstination inlassable et tranquille les dégradations modernes. Chacune de ses pages lentes et précises a un arrière-plan. Derrière les villes et les paysages qu’il peint et déroule sous nos regards, il se réserve un royaume de nostalgie, un vaste Eldorado où il réfugie ses dégoûts d’exilé.
Si j’étais chargé de rédiger un guide-âne, comme on en distribue dans les concerts pour aider à la compréhension des grandes symphonies, je dirais à peu près ceci à ceux qui veulent suivre Gautier à Venise:
Un homme s’imagine qu’il serait mieux où il n’est pas. Il s’occupe à feuilleter des albums en attendant de pouvoir jouir des beautés qu’ils représentent.
Il se berce dans quelque inexprimable rêverie orientale toute pleine de reflets d’or, imprégnée de parfums étranges et retentissante de bruits joyeux; il y développe des sentiments d’élégance, de fierté et de sensualité, et, au lieu de se dire que par leur nature même de tels états demeurent intérieurs, il pense qu’il les trouvera réalisés dans d’autres lieux.
Mais peu à peu il se convainc que toute la terre est gâtée, et sans cesser de poursuivre les parties excellentes qu’elle conserve, il éprouve un dégoût fait de saturation et d’exigence, parce qu’il voudrait participer à la civilisation totale dont il croit que ces parties sont des survivances fragmentaires.
Cela produit une satiété particulière: non pas l’ennui que connaissent les gens qui ont abusé de tout, mais cette nostalgie, cette grande fatigue que cause une perpétuelle et vaine tension de l’âme.
Avec quel amer retour sur lui-même Théophile Gautier écrit de son Fortunio: «Jamais un désir inassouvi ne rentra dans son cœur pour le dévorer avec des dents de rat!» Chassez l’image d’un matérialiste lourd, endormi, indifférent. Bien au contraire, c’est un idéaliste dévasté par sa puissance à concevoir nettement des objets qui le fuient. Mais cette activité unique et profonde, où Gautier absorbe toutes ses forces, livre son corps, sa vie, aux circonstances.