Cette franchise saisissante nous introduit au cœur du mystère que furent l’âme et la vie d’Elisabeth de Bavière. Dans cette richesse d’émotivité où nous allons nous éblouir tout à l’aise, la satiété et le mépris, voilà d’abord les deux caractères qui frappent. Cette impératrice n’aimait qu’une chose, impossible à trouver dans les cours: le pur, le simple, la nature dépouillée de tout artifice.

—Grâce à mes longues solitudes, dit-elle à Christomanos, je reconnais que la lourdeur de l’existence, on la sent surtout par le contact avec les hommes. La mer et les arbres enlèvent de nous tout ce qui est terrestre. Nous devenons nous-mêmes un des êtres sans nombre. Tout commerce avec la société humaine nous fait dévier dans cette ascension et aiguise la sensation de notre individualité, ce qui fait toujours souffrir. Certains hommes cependant me sont aussi agréables que les arbres ou la mer. Je pense aux pêcheurs, aux paysans et aux fous de village, gens qui se meuvent peu parmi la foule des mortels et qui commercent beaucoup avec les choses éternelles. Ils me donnent plus qu’assurément je ne pourrais jamais leur donner comme impératrice. C’est pourquoi je les quitte toujours avec une grande gratitude; ils me délivrent de quelque chose d’étranger et d’angoissant qui s’accroche à moi et m’oppresse.

Ceux qui ont quelque habitude des atténuations que les personnes bien élevées se plaisent à mettre sur leurs pensées, distingueraient déjà derrière cette haute et poétique philosophie une souveraine qui se dérobe, une impératrice réfractaire, mais elle ne permet point qu’aucun doute en subsiste; elle laisse glisser à ses pieds, devant nous, le sceptre et la couronne:

—Nos sentiments intimes sont plus précieux, dit-elle, que tous les titres et que toutes les dignités, guenilles bariolées par lesquelles on croit cacher des nudités...

Elle complétait cette pensée, peu convenable dans sa bouche, par une affirmation magnifique et féconde à méditer:

—Ce qui a de la valeur en nous, nous l’apportons de nos antérieures existences spirituelles.

Cette vue commande toutes ses opinions. C’est ainsi qu’elle dira: «Moins les femmes apprennent, plus elles ont de prix, car elles tirent d’elles-mêmes toute science. Le reste ne fait que les égarer; elles désapprennent une partie d’elles-mêmes pour s’approprier imparfaitement de la grammaire ou de la logique. C’est une illusion d’alléguer qu’ainsi cultivées elles donneront des fils intellectuellement mieux doués. Et puis, pour aider les hommes dans leurs affaires, elles ne doivent pas leur souffler des conseils et des pensées, mais, par leur seul contact, elles doivent éveiller et faire mûrir chez les hommes des idées et des résolutions.»

Si j’écarte le point de vue d’un sujet autrichien qui veut qu’on tienne l’emploi d’impératrice et reine, comment s’abstenir d’admirer ce cerveau qui comprenait, à une époque où ces simples notions sont étrangement méconnues, que des êtres ne peuvent porter que les fruits produits de toute éternité par leur souche? Amenée d’instinct par sa délicatesse esthétique à cette constatation des naturalistes, l’impératrice disait un autre jour: «La culture se rencontre même dans les déserts de l’Arabie, sur les mers et les prairies solitaires. La civilisation étouffe la culture; elle réclame pour soi chaque être humain et nous met tous dans une cage. La culture, chaque homme la porte en soi comme un legs de toutes ses existences antérieures. Souvent la civilisation et la culture viennent de directions opposées et s’entre-choquent; alors l’être humain est dégradé.» Elle ajoutait, et il y a un enchantement de poésie dans une phrase si forte de bon sens: «Les pauvres, quelles victimes! On leur a pris la culture, et, en retour, on leur montre la civilisation dans un lointain inaccessible.»

Des vues aussi saines, où nous vérifions, une fois de plus, la concordance de l’instinct et de la science, la rendaient méprisante. Elle aimait à réciter avec l’accent le plus ironique ces vers de Heine: «Le monde et la vie sont trop fragmentaires; je veux aller trouver le professeur allemand. Celui-là sait harmoniser la vie et il en fait un système intelligible: avec ses bonnets de nuit et les pans de sa robe de chambre, il bouche les trous de l’édifice du monde.»

Ces accents stridents, ces états nerveux qu’elle appréciait si fort chez Heine et qui sont proprement des accès méphistophéliques, lui étaient familiers. Ils naissent d’une sorte de désespoir, où l’humilité et l’orgueil se combattent; d’une nature hautaine qui raille les conditions mêmes de l’humanité. Aspirer si haut et se trouver si bas! Un jour, à Miramar, contemplant le pavillon où sa parente l’impératrice Charlotte, femme de Maximilien, enferma sa folie à son retour du Mexique, elle murmure, après une longue rêverie: «Un abîme de trente ans pleins d’horreur! Et avec cela on dit qu’elle engraisse!»