J’ignore si nos petits-fils retrouveront quelque sens dans l’histoire, comme faisaient les Bossuet, les Condorcet, ou ce politique qui crut pouvoir parler de justice immanente. Aujourd’hui nous n’y découvrons nul chemin tracé et l’espérance ne sait où s’y prendre. L’œuvre de Leconte de Lisle nie la Providence, la loi du Progrès et les revanches du Droit. La pensée divine, faiseuse d’ordre, qui construisit les sociétés et les temples, apparaît plus ou moins lumineuse sur des points divers de l’espace et des siècles, sans qu’on discerne la moindre trace d’un programme, ni d’une marche en avant. L’esprit souffle où il veut, nul ne sait d’où il vient, où il va.

Chronologiquement, Leconte de Lisle appartient à une génération enthousiaste qui a élaboré une philosophie de l’histoire d’un optimisme candide; on ne s’en aperçoit que s’il parle de l’hellénisme. Un instant, pense-t-il, autour de l’Acropole, la Liberté dompta la Fatalité. Hors cette brève période d’un étroit pays, ce grand poète voit partout la Fatalité planer au-dessus des hommes et des dieux, qu’elle fait plier sous la loi sans appel de son bon plaisir. Ce spectacle tragique lui fournit les fortes inspirations qu’utilisèrent déjà Homère, Eschyle et Sophocle.

Comme s’il ne s’était pas rassasié d’horreur dans la série des siècles, Leconte de Lisle en cherche dans la série naturelle. A nulle étape la vie n’a de quiétude. Il prend possession des heures implacables du jour, de toutes les solitudes et des grandes espèces condamnées, pour leur faire exprimer sa philosophie héroïque et morne. Les éléphants, les condors, les panthères et les buffles, tous tragiques, que ce gigantesque pasteur promène dans des paysages d’airain, semblent une autobiographie. Ses bêtes se désespèrent d’un monde où l’action n’est pas la sœur du rêve.

Parfois le poète nous donne directement son opinion sur l’être; c’est une imprécation égale aux plus désespérées de ce christianisme qu’il maudit d’avoir précipité les Olympes païens.

Notre Maître, messieurs, ne fréquentait volontiers que les dieux. Il mettait à leur service des accents et des allures d’une grandeur sacerdotale. Ils lui donnèrent du mécontentement; il reconnut que les meilleurs n’étaient pas immortels.

Heureuse désillusion, car elle fait le centre de sa poésie. Peut-être son génie se nourrit-il d’une seule idée, mais inépuisable: la mutabilité des formes du Divin.

L’absolu que Leconte de Lisle n’avait pu trouver dans la suite des dieux, il croyait fermement le tenir dans l’art. Il affirmait les lois de l’esthétique et formulait des canons. Il aura rempli l’office d’un Boileau. Il a donné une discipline à la poésie française, quand le génie des Musset, des Lamartine et des Victor Hugo allait entraîner nos talents dans la faconde. Il a restauré l’art classique de resserrer un sujet, d’ordonner des pensées et d’appuyer la poésie sur quelque chose de réel. Il répétait à ses élèves que la forme n’est pas une chose distincte du fond, et que bien écrire, ce n’est rien autre que bien penser.

Dans le même temps, c’est vrai, il créait une manière, et son gaufrier commence seulement à s’user. Le Parnasse, où personne n’a pensé bassement, doit être loué comme une école de travail minutieux et de respect. Des esprits nobles et libres s’y éveillèrent. Chez les plus modestes des poètes qui apprirent de Leconte de Lisle à travailler le vers et à transformer en matière poétique les découvertes de l’archéologie et de la philologie, un anthologue peut trouver le chef-d’œuvre qui sauve un nom et enrichit une littérature.

Ne fermons point cette cérémonie sans associer à la gloire du Maître ceux des bons Parnassiens restés dans le demi-jour. Aux plus humbles fragments d’un marbre éclaté sous l’action du génie, la postérité curieusement honore la trace du ciseau magistral.

LE 2 NOVEMBRE EN LORRAINE