Le procureur général Fabre ne parle guère. D'ailleurs, qu'a-t-il besoin de rien ajouter? Son document parle tout seul et défie toutes les critiques. C'est un homme brimé qui se dit en regardant Monis, Caillaux et leurs zélateurs: «Rien d'eux ne m'étonne plus.» Quand Monis, Caillaux, Me Bernard et la majorité des commissaires assènent sur ce petit vieillard leurs regards furieux et leurs invectives, je crois voir l'assemblée des animaux malades de la peste dénonçant:
Ce pelé, ce galeux, d'où nous vient tout le mal.
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Il y a des minutes où l'on s'aperçoit que l'on a peu de cœur, ou tout au moins que l'on possède un cœur de qualité bien inférieure! Ce fut le cas pour moi, lorsque M. Monis vint nous raconter, comme une chose qui devait nous tirer des larmes: «Un dimanche matin, au début de mon ministère, M. Caillaux m'a dit qu'il avait un scrupule de conscience d'avoir accepté un portefeuille avant d'avoir pu arranger une affaire de sa vie privée, mais que cette affaire était réglée. Je m'en réjouis avec lui. Il ajouta qu'il avait éprouvé une vive satisfaction du concours que lui avait prêté Me Bernard. Aussi, quelques jours après, quand M. Caillaux m'a parlé du désir de Me Bernard d'obtenir la remise, je n'ai pas été surpris qu'il eût dessein de lui être agréable.»
En voilà un raisonnement! Me Bernard a été excellent pour M. Caillaux. Je vais en sa faveur bouleverser la justice. C'est très drôle, très drôle! Surtout qu'il y eut un lapsus de Monis, nous disant combien son vieux cœur avait été ému des confidences de M. Caillaux, et s'écriant d'un air attendri: «Il m'a raconté ses méfaits!»
Le pauvre! Il voulait dire ses ennuis. Mais s'il n'avait jamais fait que ce lapsus!
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Le roi de la journée (je pense toujours au personnage de la fable de La Fontaine, le roi des Animaux malades de la peste), ce fut M. Caillaux. Son panégyrique occupa la séance de l'après-midi. Il est vrai que ce fut lui qui le prononça. Mais il a parmi nous une majorité de partisans qui lui faisaient, par leur seule respiration, un profond et constant soutien.
Il n'y a vraiment que dans leur cercle qu'il pourra faire accepter l'explication qu'il donne du rideau derrière lequel il avait caché ses secrétaires: «Je voyais se développer contre moi une campagne. J'entendais parler d'un document du procureur général. N'étais-je pas en état de légitime défense? N'avais-je pas le droit de faire venir le procureur général? Et si le hasard voulait qu'un témoin y assistât... Enfin, quoi! je n'allais pas attendre simplement le coup de poignard!»