Le premier mouvement de l'Oblat fut de saisir, lui aussi, ces insignes idolâtres, mais chacun se rangeait pour lui laisser le chemin du lit mortuaire, et il rougit d'avoir pensé d'abord aux choses secondaires. Il alla jeter l'eau bénite sur le corps de Léopold et tombant à genoux:

—Puisse le Souverain Juge, dit-il, ratifier la sentence d'absolution qu'en son nom je viens de prononcer sur une âme captive de Satan. J'ai confiance que le Seigneur accueillera le prêtre qui s'est perdu par un amour excessif de Sion. Un monologue de quarante années, un si long cri du cœur, une telle supplication à l'Esprit ont-ils pu s'abîmer tout entiers dans le vide? Fleuve troublé par les orages, va t'engloutir dans l'océan divin.

Le jour même, Marie-Anne monta au couvent et déclara aux oblats que M. Baillard avait exprimé le désir de reposer dans la tombe de François, qui avait été enterré civilement et par conséquent sans frais d'église. Quel était le sentiment de la vieille femme? Était-ce avarice, désir de ne payer ni tombe ni service? Les oblats l'ont cru. N'était-ce pas plutôt fidélité aux anciennes croyances de Léopold, désir de réunir les deux frères dans la mort?

On l'écarta. Monseigneur donna pour mot d'ordre des funérailles: décence et simplicité. Le corps fut recouvert d'un linceul, comme c'est l'usage au pays de Sion. Sur ce drap blanc on avait semé des fleurs champêtres. Le cierge unique brûlait à la tête du lit. Bien peu de personnes allèrent prier auprès de cette pauvre dépouille. Et nul ecclésiastique ne s'en approcha, hormis le Père Cléach qui fit la levée du corps. Au long de cette rude montée, que tant de fois Léopold avait parcourue, la tête en feu et tout enivré par ses passions, une cinquantaine de villageois suivirent le cercueil. Combien d'entre eux portaient sous leurs vêtements une croix de grâce, une hostie de Vintras? Les oblats n'osaient pas en faire le calcul. Au cimetière, sous le vent éternel du plateau, il n'y eut pas un mot d'oraison funèbre. Le Père Cléach se borna à recommander de prier ardemment. C'était en effet ce qui convenait à la circonstance: peu d'honneurs et beaucoup de prières.

Le corps de Léopold fut placé à côté de celui de sœur Euphrasie et à trois pas du Père Aubry. Sur sa tombe, comme le mât d'un navire naufragé au-dessus des flots, se dressait une croix de bois. On y avait attaché une couronne de lierre, et sur les croisillons était gravée sa devise: Spes mea Deus.

CHAPITRE XX
ÉPILOGUE

L'âme de Léopold délivrée revient-elle sur la sainte colline, voltige-t-elle autour de ces murs où, pendant un demi siècle, il crut entendre un appel, et parmi ces landes pleines pour lui d'étranges merveilles? Personne, aucun berger, nul pèlerin attardé, fût-ce par les temps de ténèbres et de tempête, n'a croisé sur la haute prairie les fantômes de Léopold, de Thérèse, de la Noire Marie, de François, de Quirin. De leurs tertres décriés, la croix plantée en grande pitié a disparu. Dans le cimetière, contre l'église, je n'ai ramassé au milieu des orties, qu'un débris d'ardoise qui porte leur nom. Mais là-haut, on respire toujours l'esprit qui créa les Baillard.

Aujourd'hui, jour de jeudi saint, ce long récit terminé, je suis monté sur la colline. Dans le lointain, la longue ligne des Vosges était couverte de neige, et de là-bas venait un air froid qui, sous le soleil, glaçait les tempes. Nulle feuille encore sur les arbres, sinon quelques débris desséchés de l'automne, et c'est à peine si les bourgeons çà et là se formaient. Pourtant des oiseaux se risquaient, essayaient, moins que des chansons, deux, trois notes, comme des musiciens arrivés en avance à l'orchestre. La terre noire, grasse et profondément détrempée par un abondant hiver, semblait toute prête et n'attendre que le signal. Ce n'est pas encore le printemps, mais tout l'annonce. Une fois de plus, la nature va s'élancer dans le cycle des quatre saisons; le Dieu va ressusciter; le cirque éternel se rouvre. Combien de fois me sera-t-il donné de tourner dans ce cercle qui, moi disparu, continuera infatigablement?

Soudain, un étrange bruit de crécelles s'élève du fond de Saxon, suivi aussitôt d'un concert de voix enfantines qui chantent sur un ton traînard: «Voilà… voilà… pour le premier.» Et puis encore le bruit des crécelles… Je sais bien ce que c'est, je connais la vieille coutume lorraine: c'est la tournée traditionnelle des enfants qui remplacent les cloches envolées pour Rome durant la semaine sainte; ils vont de maison en maison annoncer que l'heure de l'office est venue. En me penchant, je les vois sur la côte, à peu près en face de la masure des Baillard. Ils sont deux, trois, de moyenne taille, et puis deux tout petits. Je regarde s'éloigner ce mince groupe des derniers survivants du plus lointain paganisme. Leur petit cortège éveille mon imagination du passé. «Voilà… voilà… pour le second.»

Ces vieux mots que lancent ces voix si jeunes m'émeuvent. Le génie du passé vient m'assaillir avec des accents tout neufs. Il me conduit aux couches les plus profondes de l'histoire et jusqu'au temps de Rosmertha. Je me retrouve en société avec des milliers d'êtres qui passèrent ici. C'est un océan, une épaisseur d'âmes qui m'entourent et me portent comme l'eau soutient le nageur. Me voici sur la prairie où l'on trouve la clef d'or, la clef des grandes rêveries.