—Je suis, dit la prairie, l'esprit de la terre et des ancêtres les plus lointains, la liberté, l'inspiration.

Et la chapelle répond:

—Je suis la règle, l'autorité, le lien; je suis un corps de pensées fixes et la cité ordonnée des âmes.

—J'agiterai ton âme, continue la prairie. Ceux qui viennent me respirer se mettent à poser des questions. Le laboureur monte ici de la plaine, le jour qu'il est de loisir et qu'il désire contempler. Un instinct me l'amène. Je suis un lieu primitif, une source éternelle.

Mais la chapelle nous dit:

—Visiteurs de la prairie, apportez-moi vos rêves pour que je les épure, vos élans pour que je les oriente. C'est moi que vous cherchez, que vous voulez à votre insu. Qu'éprouvez-vous? Le désir, la nostalgie de mon abri. Je prolonge la prairie, même quand elle me nie. J'ai été construite, à force d'y avoir été rêvée. Qui que tu sois, il n'est en toi rien d'excellent qui t'empêche d'accepter mon secours. Je t'accorderai avec la vie. Ta liberté, dis-tu? Mais comment ma direction pourrait-elle ne pas te satisfaire? Nous avons été préparés, toi et moi, par tes pères. Comme toi, je les incarne. Je suis la pierre qui dure, l'expérience des siècles, le dépôt du trésor de ta race. Maison de ton enfance et de tes parents, je suis conforme à tes tendances profondes, à celles-là même que tu ignores, et c'est ici que tu trouveras, pour chacune des circonstances de ta vie, le verbe mystérieux, élaboré pour toi quand tu n'étais pas. Viens à moi si tu veux trouver la pierre de solidité, la dalle où asseoir tes jours et inscrire ton épitaphe.

Éternel dialogue de ces deux puissances! A laquelle obéir? Et faut-il donc choisir entre elles? Ah! plutôt qu'elles puissent, ces deux forces antagonistes, s'éprouver éternellement, ne jamais se vaincre et s'amplifier par leur lutte même! Elles ne sauraient se passer l'une de l'autre. Qu'est-ce qu'un enthousiasme qui demeure une fantaisie individuelle? Qu'est-ce qu'un ordre qu'aucun enthousiasme ne vient plus animer? L'église est née de la prairie, et s'en nourrit perpétuellement,—pour nous en sauver.

Charmes-sur-Moselle, 1912.

TABLE DES MATIÈRES

Pages.
Chapitre I
Il est des lieux où souffle l'Esprit[1]
Chapitre II
Grandeur et décadence d'un saint royaumelorrain au XIXe siècle[25]
Chapitre III
La Chartreuse de Bosserville[53]
Chapitre IV
Ipse est Elias qui venturus est[81]
Chapitre V
La colline fête son roi[97]
Chapitre VI
La procession du 8 septembre[123]
Chapitre VII
La petite vie heureuse[141]
Chapitre VIII
Un soldat de Rome[165]
Chapitre IX
Vintras au milieu des enfants du Carmel[185]
Chapitre X
Les dragons du paganisme réapparaissent[207]
Chapitre XI
La semaine de la Passion[223]
Chapitre XII
Où Thérèse se perd dans l'ombre[245]
Chapitre XIII
Le martyre de «La Sagesse»[255]
Chapitre XIV
La colline respire[269]
Chapitre XV
Léopold sur les ruines de Sion[289]
Chapitre XVI
Les symphonies sur la prairie[323]
Chapitre XVII
L'année noire[347]
Chapitre XVIII
Un hiver de dix années[367]
Chapitre XIX
La mort de Léopold[385]
Chapitre XX
Épilogue[415]