La médiocrité de ces strophes composées pour les pèlerins, qui les égrènent encore en parcourant les sentiers de la colline, ne pouvait pas, non plus que l'accent lorrain de la chanteuse, désenchanter ce petit monde. La sœur Thérèse avait dans toute sa personne une sorte de perpétuelle émotion trop puissante, et sa voix traduisait si bien ce frémissement intérieur! C'était la fille de Jephté qui s'en va au-devant de son père avec des tambours et des flûtes; c'était la confiance, la jeunesse, la fantaisie précédant, accompagnant les mornes et dures passions; c'était une fille spirituelle célébrant le retour et la victoire de l'homme dont nul n'a pu courber le front. Et lui, en la regardant, il songeait aux prophétesses de la Bible, à Myriam, sœur de Moïse, qui fut une musicienne exaltée, chantant et menant, un tambourin à la main, le chœur des femmes dansantes; à Deborah, la vierge guerrière, que l'on appelait l'abeille d'Éphraïm et qui siégeait sous un palmier dans la montagne; à Oulda qui pardonnait; à Noadja de qui l'on ne sait que le nom cité par Néhémie, et il demandait à cette âme favorisée de l'élever dans les voies du ciel.

Ce fut là le haut moment de la soirée, un de ces moments sonores où l'être le plus morne connaît, sent palpiter son âme. L'Esprit de la colline remplissait cette pauvre cuisine. A cette minute, ces religieuses, autour de cette table, apparaissaient bien autres qu'on ne les vit jamais au dehors. Elles avaient des figures que, seuls, les Baillard leur surprirent jamais. Il semblait qu'une lumière, visible à travers leurs visages et venue des profondeurs de l'âme, les transfigurât. Et Thérèse, entre toutes, brillait avec le plus d'éclat, les yeux plus vastes et toute traversée par des éclairs d'amour et de plaisir. Laissant les autres sœurs verser le vin et faire le service, elle déposait aux pieds de son maître le globe étincelant des émotions de ce petit cénacle. Il y avait de la magicienne dans cette paysanne coiffée du bandeau des religieuses. Jeune encore, elle cachait sous sa coiffe de nonne la mèche échevelée que nos vieilles prophétesses lorraines livrent au vent du sabbat. Dans son cantique, un mot entre tous, ce mot de Sion, perpétuellement répété de strophe en strophe, exerçait sur Léopold une action prestigieuse. Sion, c'était pour ce grand imaginatif la Jérusalem terrestre et la Jérusalem céleste; c'était sa montagne, son église et son pèlerinage; c'était plus encore, et, dans ce beau mot, il plaçait le sentiment de l'infini qu'il portait en lui. Lorsque ces magiques syllabes, chargées d'une si riche émotion, se mêlaient au souffle harmonieux de la miraculée, il semblait qu'il subît une incantation.

Dehors, sous la nuit, règnent la défiance, l'hostilité, et aux quatre coins du plateau s'étend le beau domaine perdu qui trouble en Léopold l'homme de désir. Mais comme une action de grâce, le chant de Thérèse éclate pour annoncer à la sainte colline l'intervention mystérieuse du ciel. L'univers en est modifié. Une Saga du Nord raconte qu'une devineresse chantait à midi l'air de la nuit, et si loin que son chant portait, les ténèbres s'établissaient. Ainsi de Thérèse: tant qu'elle chante et si loin que va son chant, Léopold est Pontife et Roi.

Quand la religieuse, épuisée, se tut, Léopold rouvrant les yeux se leva et dit avec un accent profond:

—Mes chers frères et mes chères sœurs, allons remercier la Vierge.

Son cœur déborde d'amour. A Tilly, dans un éclair, il vient de recevoir toute fulgurante la réponse à la terrible question qui depuis des mois se posait devant lui et qu'il n'osait même pas se formuler nettement: «Pour quelle tâche désormais puis-je vivre? Que construirai-je? Au nom de quoi vais-je quêter?» Cette doctrine mystérieuse de Tilly, la justification par l'amour, c'est de toute antiquité qu'elle repose dans ce cœur clérical formé à Borville par des générations catholiques. Elle a fait explosion dans cet homme malheureux, au fond de sa pauvre cellule de Bosserville, quand il répétait à Dieu: «Ne suis-je pas un cœur juste? Vois mon cœur, juge-le et donne moi un signe.» A Tilly, il l'a reconnue comme un désir, comme une foi qui reposait en lui depuis toujours. Vintras l'a confirmée, étayée par des prodiges. En quelques semaines, auprès de l'Organe, une certitude mystique vient de l'envahir avec une puissance prodigieuse, et de le mettre tout en émoi. Elle va éveiller en lui quelque chose de tout nouveau et d'idyllique, l'idée du bonheur; elle la dégage, la fait monter à la surface. Maintenant Léopold conçoit comment pourrait se faire la satisfaction de son âme. Ce n'est plus de construire des édifices, mais de construire des temples vivants. Le prêtre bâtisseur s'élève à un degré supérieur: il veut former des âmes, présenter à Dieu une compagnie de saints. Et quel beau sens nouveau à donner au pèlerinage! Quel fructueux motif de quête!

Tous s'étaient agenouillés dans les ténèbres de la chapelle. Les trois Baillard remercièrent à haute voix la Vierge de la profusion des grâces qu'ils avaient trouvées à Tilly, et de les avoir choisis pour être sur cette colline les apôtres du règne de l'Esprit.

C'est ainsi qu'aux jours de jadis, ici même, les chevaliers revenus de la croisade, et dont les dames pouvaient croire que leurs prières les avaient soutenus, racontaient, sous de beaux regards émerveillés, les prodiges et les profits de leur expédition, tout en buvant force hanaps, puis dévotement priaient Notre-Dame de Sion, avant derrière eux un démon narquois.

CHAPITRE VI
LA PROCESSION DU 8 SEPTEMBRE

Ces confidences singulières des frères Baillard ne tardèrent pas à glisser le long des pentes de la colline, et l'on se répétait dans les villages que Léopold allait dire des choses extraordinaires le jour de la fête de Sion, qui a lieu, chaque année, pour la Nativité de la Vierge.