Le Père Aubry et ses gens s'éloignent dans la nuit vers Saxon, en mêlant aux injures populaires les plus savants exorcismes. Mais que leur fait tout ce latin, aux trois religieuses exaltées et qui se sentent si bien à l'abri au milieu du cercle qui les applaudit!

Le lendemain, dans le pays, on raconta que tout le couvent était ivre. Plusieurs n'y virent pas de honte. Mieux vaut faire envie que pitié, disaient-ils en patois. Mais le scandale exaspéra les orthodoxes.

Un soir de janvier, deux femmes dévouées au couvent rencontrèrent le nouveau maire, qui venait chercher des pierres au sommet de la colline, au lieu dit le Cul du Coq, Coudjo, en patois lorrain. Elles le suivirent et s'étonnèrent qu'il fît ranger le tombereau dans sa cour sans le décharger. Dès le soir, elles contaient la chose aux Baillard, qui leur recommandèrent de bien surveiller la cour du maire et de les tenir au courant.

Peu après, un matin, comme Léopold achevait de dire sa messe, une des bonnes femmes accourut tout essoufflée, annonçant que le tombereau de pierres montait. Et bientôt, il apparut escorté du maire, de quelques conseillers et du maçon du village.

Tout ce monde venait murer la fameuse porte du corridor.

Cette porte, qui permettait aux Baillard de pénétrer librement dans l'église, c'était le dernier vestige des droits qu'ils avaient eus sur la paroisse et le pèlerinage. La murer, c'était clore définitivement leur vie passée. Ils ne pouvaient y consentir.

Quirin accourut devant l'hôtel, entouré des cinq sœurs. Il commença par exposer froidement, avec cette clarté d'homme de loi qui lui était naturelle, que mesdames Thérèse Thiriet (en religion sœur Thérèse), Jeanne Masson (en religion sœur Euphrasie), Marguerite Cherrière (en religion sœur Quirin), Marguerite Viardin (en religion sœur Marthe), et Marie-Claire Boulanger (en religion sœur Lazarine) étaient légitimes propriétaires du couvent; qu'elles le tenaient de l'acquéresse, demoiselle L'Huillier, de Forcelles sous Gugney, communément dite la Noire Marie, et qu'elles s'opposaient, conformément à leur droit, à ce que la jouissance leur fût supprimée d'une servitude qui appartenait à leur immeuble.

Cependant qu'il parlait comme un notaire, les cinq femmes poussaient des cris.

Intimidés par l'argumentation juridique et redoutant un scandale dans l'église, les magistrats se retirèrent, et le parti des Baillard, massé sur le haut de la côte, couvrit de huées leur retraite.

L'Oblat fit honte aux vaincus. Il leur reprocha de s'être arrêtés aux subtilités juridiques d'un imposteur, et il annonça partout que l'opération allait être reprise sans délai. Mais une affreuse tourmente de neige survint qui rendit les chemins impraticables durant plusieurs semaines. Les Baillard virent là un signe de la protection céleste.