Les abjurations commencèrent. La jeune Apolline Bertrand, agenouillée avec six témoins au pied de la Vierge, dans un magnifique décor de lumières et de fleurs, rejeta les erreurs de l'infâme secte. Les créanciers apparurent, et en tête le plus considérable et le plus dangereux, la Noire Marie, de Forcelles-sous-Gugney, à qui le couvent n'était pas payé. Leurs derniers amis les abandonnaient. M. Magron, le curé de Xaronval, ayant rencontré Quirin dans une rue de Nancy, détourna la tête pour ne pas le saluer. L'honnête M. Haye lui-même les avait, paraît-il, blâmés nettement. Ils ne pouvaient plus faire un pas hors du couvent sans que des polissons se missent à crier «Cra! Cra!» de toutes leurs forces. Et même des personnes notables n'hésitaient pas à leur jeter à la face le terrible «Au loup! Au loup!» qui les mettait hors la loi. Les pauvres frères Hubert et Martin étaient poursuivis à coups de pierres, et les sœurs entendaient souvent grommeler sur leur passage les mots que l'on réserve aux femmes de mauvaise vie. Leurs biens étaient saccagés. Si quelque étranger se détournait pour ne pas fouler leurs récoltes, il se trouvait toujours un méchant drôle pour dire: «Passez dedans, allez! c'est de l'avoine de cochons.» Dans le village, il ne leur restait plus qu'une poignée de fidèles, fort insensibles aux débats théologiques et bien incapables d'y trouver un sens, mais grisés par ces cérémonies étranges, dociles comme d'excellentes bêtes domestiques à leur pasteur, attachés aux Baillard par une sorte d'instinct de troupeau. Les pauvres gens disaient: «Il est temps que le ciel vienne à notre secours, monsieur le Supérieur, car nous n'y tiendrons pas.»

Les trois Baillard, aujourd'hui, sont trois tabernacles d'où l'on a retiré le ciboire. Mais l'hostie infâme de Vintras y flamboie, et l'opinion publique exige que ces trois coffres damnés soient jetés sous la pluie, dans la boue, au bas de la colline.

CHAPITRE XI
LA SEMAINE DE LA PASSION

Un matin,—c'était le samedi, veille du dimanche des Rameaux,—Quirin étant descendu à Saxon vit la Noire Marie au milieu d'un groupe de leurs ennemis. Il y avait là Apolline Bertrand, M. Morizot, et tous le regardaient venir. Que devait-il faire? Saluer et passer, sans plus? C'était avouer publiquement la tension de leurs rapports avec leur propriétaire. Quirin, le sourire aux lèvres, marcha droit au péril. Il calcula dans un éclair que la Noire Marie, comme toutes les vieilles filles, aimait les égards, et sans tenir compte du peu de sympathie qui se marquait sur cette face noiraude et parcheminée, il l'invita à déjeuner.

Elle ne se décidait pas. Alors, pour gagner la partie devant ces malveillants, il lui dit:

—Justement, Léopold voulait aller à Forcelles. Il a quelque chose pour vous.

Ce dernier mot arracha un affreux sourire de plaisir à la vieille avaricieuse, qui suivit assez gracieusement l'aimable Quirin à travers le village et le long de la côte jusqu'au couvent.

Là-haut, ils furent bien surpris de les voir venir ensemble; et lorsque Quirin dit que Mademoiselle leur faisait l'honneur d'accepter à déjeuner, toute la congrégation le regarda atterrée, car depuis beau jour, au couvent, on ne vivait que de légumes et d'eau claire. Mais, d'un regard circulaire, il obligea tout le monde à prendre une mine réjouie. Sa chaleureuse assurance était telle que les bonnes sœurs crurent qu'il devenait fou.

—Chère Mademoiselle, disait-il, si nous avions su votre visite, nous aurions eu soin de tout préparer pour que vous soyez reçue avec les égards que nous devons à notre propriétaire.

Et s'arrêtant de faire des grâces, il enjoignit aux sœurs d'aller tout préparer pour qu'on eût un bon repas.