La vieille visiteuse ne formula aucune objection, mais si elle n'ouvrit guère la bouche que pour profiter du bon dîner, ses yeux fureteurs ne cessaient d'espionner tout ce qui se passait autour d'elle. Rien ne lui échappa de l'amabilité forcée de Quirin, ni de l'agitation de François, ni du sombre chagrin de Thérèse, ni de la maigreur de tout ce monde. C'était un festin où chacun jouait la gaieté, et par là singulièrement triste. Au dessert, s'adressant à Léopold:

—Monsieur le Supérieur, dit-elle, votre frère m'a dit, ce matin, que vous aviez mis quelque chose de côté pour moi.

—Oui-da, répondit l'autre, avec le plus grand sérieux.

Et, se levant de table, il alla chercher dans un placard une boîte soigneusement enveloppée de papier d'argent.

La Noire Marie le déplia. Il y avait dedans un petit chapelet de saint Hubert.

Une bouffée de sang monta au visage de la vieille fille indignée et colora faiblement ses joues de moricaude.

—Quand on fait des banquets avec des carpes de dix livres, c'est vraiment malheureux, dit-elle, de ne rien mettre de côté pour sa propriétaire.

Et sans toucher aux noix et aux pommes fripées, dont les sœurs avaient à grand'peine rempli un compotier, elle prit brusquement la porte.

Les trois frères sortirent avec Thérèse. Aucun vent ne soufflait et toute la colline demeurait immobile sous le grand ciel paisible. C'était un beau temps printanier, mais les trois Pontifes se sentaient bien tristes. Ils se voyaient au bord d'un précipice, dont jamais Léopold n'avait permis qu'on lui parlât. Parfois, Quirin avait bien essayé de représenter à son aîné que la Noire Marie pouvait les expulser, mais chaque fois Léopold avait annoncé qu'ils reprendraient bientôt leurs quêtes et que tout s'arrangerait au mieux. Comme ils passaient dans les prairies au-dessus de Saxon, ils furent aperçus par une bande de jeunes filles de seize à vingt ans, qui se mirent à les suivre en chantant des cantiques à Marie. Ils tournèrent à droite, elles tournèrent avec eux jusqu'à la rive du bois, d'où l'on voyait briller sur la pente la source Sainte-Catherine protégée par des aulnes. Là, ils s'arrêtèrent et s'assirent sur l'herbe, dans l'ombre mince des buissons tout chargés de sansonnets, tantôt perchés, tantôt bruissant des ailes, congrégation des airs qu'animait une suite de caprices rapides. Alors les méchantes enfants entonnèrent les chansons insultantes, et se tenant par le bras elles passaient et repassaient effrontément. C'étaient des filles charmantes, des bergères et des dentellières. Mais pour les Pontifes insultés, c'étaient, nées du trou boueux de Saxon, des sorcières enivrées, toutes bonnes pour danser le sabbat sur la ruine de Vaudémont.

Toutes les vignes de la côte étaient remplies d'ouvriers qui regardaient, entendaient et riaient. Les trois Pontifes n'opposaient qu'un silence majestueux à toute cette audace. Enfin, au bout de deux heures, les filles se retirèrent, sauf trois, et ces trois étaient de celles à qui le Pontife d'Adoration avait fait faire la première communion, l'année précédente, après leur avoir donné des soins sans pareils. Ces ingrates dépassèrent en insolence toutes les autres, mais c'était à Thérèse qu'elles en voulaient surtout. Elles la montraient du doigt, assise sur l'herbe entre les Pontifes, avec sa robe de religieuse gracieusement étalée. Et sa figure délicate, plus triste et toute fanée, ne les attendrissait pas: