L'huissier vint interrompre cette méditation. Son arrivée matinale épouvanta les sœurs au milieu de leurs derniers préparatifs. Sœur Lazarine prit dans ses bras le petit Jésus de la chapelle, si charmant avec son visage de cire et sa perruque d'étoupe; sœur Euphrasie, la rôtissoire, et sœur Marthe deux pots de beurre fondu. Mais M. Libonom avait posté à toutes les issues des sentinelles armées de sabres, qui se mirent à courir après les pauvres religieuses. Sœur Euphrasie eut une illumination. Sur le point d'être prise, elle sacrifia la rôtissoire qui, tintinnabulant sur la pente avec un bruit de ferraille, fit trébucher celui des estafiers qui les serrait de plus près. Le Jésus de cire et les pots de beurre furent sauvés. Ce fut la dernière victoire. Les Enfants du Carmel ne purent plus emporter que les lits, et précipitamment. On les poussait, l'épée dans les reins.
Dehors, la foule s'amassait. Les Baillard n'étaient pas sortis de leurs chambres que déjà les hommes de Mademoiselle Lhuillier, impoliment, s'y installaient. François réclamait ses pincettes, sa pelle à feu et son soufflet; Euphrasie sollicitait de la paille pour la litière de la vache; les autres sœurs cherchaient à emporter deux corbeilles de pommes de terre qui restaient encore à la cave; Léopold ne se préoccupa que de soins spirituels. Il alla dire adieu au petit sanctuaire. Une troupe de garçons et de filles vinrent l'y rejoindre et se mirent à danser autour de lui. M. Libonom apparut à son tour, et comme le Pontife, abîmé dans sa prière, ne bougeait pas, il le toucha sur l'épaule et le conduisit dehors.
Lorsque Léopold et son petit monde, encadrés par les gens de l'huissier, sabre au clair, sortirent du couvent, il y eut une bousculade et des huées chez les curieux rassemblés pour les voir, mais d'un groupe de femmes montèrent ces mots de pitié: «Le pauvre homme!» Ils ne furent pas perdus pour Léopold. Touché de l'intérêt courageux de ces femmes qui, dans la faiblesse de leur sexe, montraient plus de grandeur d'âme que le peuple entier de Sion, il leur adressa un regard superbe de bonté, et reprenant toute la dignité de son langage de prophète, il leur annonça, comme avait fait le Christ sur les pentes du Calvaire, l'épouvantable châtiment qui suivrait bientôt l'attentat dont elles étaient témoins:
—Filles de Sion! ce n'est pas sur moi qu'il faut pleurer, c'est sur vous et sur vos enfants.
Ils descendirent la côte de Saxon, derrière la voiture chargée de leur pauvre literie. La queue entre les jambes, la chienne Mouya fermait la marche. Où allaient-ils? Leur faudrait-il passer la nuit à la belle étoile? Pousser jusqu'à des villages lointains? Comme ils arrivaient aux premières maisons, la bonne Marie-Anne Sellier sortit de sa demeure, la première que l'on trouve à droite, et comme autrefois la femme qui se précipita au-devant du Sauveur pour lui essuyer la face, elle courut à Léopold, et lui montrant la porte ouverte:
—Venez, Monsieur le Supérieur. Tant que Marie-Anne aura un toit et du pain, il ne sera pas dit que Léopold Baillard en aura manqué sur la sainte montagne.
Léopold prit rapidement congé des frères, qui continuèrent leur route, et des sœurs Lazarine et Marthe, qui furent recueillies un peu plus loin par des fidèles. Puis avec François, Euphrasie et Thérèse, il pénétra chez Marie-Anne. C'était justement l'heure où Notre Seigneur expira, et le petit cercle descendit dans le tombeau de Saxon quelques minutes après trois heures.
Et pour clore la journée, là-haut, Bibi Cholion, traître aux Baillard et renégat, écrivait à la craie, sur la porte de la chapelle: «Fermé pour cause d'épizootie, conformément aux arrêtés impériaux sur les étables.»
CHAPITRE XII
OU THÉRÈSE SE PERD DANS L'OMBRE
Huit jours passèrent. Huit jours sans que l'on vît au dehors personne des Baillard. Ils se terraient dans la petite maison de la veuve compatissante. Des bandes venaient, de dix lieues à la ronde, chaque jour, après le travail, les y relancer. C'était alors un charivari, pareil à celui que l'on fait, le soir de leurs noces, aux veuves qui se remarient, un tam-tam assourdissant, des cris, des huées, de grands éclats de joie, un vacarme d'arrosoirs, de casseroles et de tonneaux, sur lesquels on frappait comme sur des tambours. Puis soudain, tout le tapage s'arrêtait, et Alfred Séguin, juché sur une barrique, entonnait, à la manière d'un charlatan, et d'un tel gosier qu'on pouvait l'entendre d'un bout à l'autre du village, l'œuvre de M. Marquis, la fameuse chanson des Pontifes, largement revue et augmentée par tous les beaux esprits du pays: