(Une émotion ridicule tenait à la gorge le pauvre homme, et son compagnon connut l'orgueil d'être amer.)


Il se tut. La brume tombait avec sa fraîcheur. Ils se levèrent; et tirant rudement la bourrique qui sommeillait, il cria, son bras tendu vers l'inconnu:

«Qu'importe! ceux-là ont souffert que je raconte, mais ils firent chanter à leur indépendance les chansons qu'ils préféraient; à toute heure ils pouvaient s'isoler dans leur orgueil ou dans le néant: leur vie fut telle qu'ils daignèrent. Et je ne crois pas qu'un homme raisonnable hésite jamais à mener les mêmes expériences.»


Dans l'ombre plus épaisse ils se hâtaient en silence. Lui flattait le garrot de la bourrique et même, s'étant penché, il l'embrassa. La bête approuvait de ses longues oreilles amicales et tous trois ils marchaient sous la lune apaisante.

La vieille domestique (admirable de bon sens, tout à fait dans la tradition), debout sur le chemin, guettait le retour de son maître; elle dit simplement: «Vous n'êtes guère raisonnables, messieurs,» mais l'inquiétude faisait trembler sa voix. Et peu après, ils l'entendirent injurier la bourrique: «Bête d'Allemagne, sac à tristesse,» et des jurons, je crois. Le maître s'interrompit pour sourire, il haussa légèrement les épaules, en levant le bras. Non, vraiment, vieille judicieuse, ces messieurs n'étaient guère raisonnable.


Et soulevant ses paupières, il regarda le jeune homme qui s'était laissé glisser à terre. Peut-être tant de lassitude l'effraya; peut-être dans ces yeux vit-il l'aube des jours nouveaux! il lui frappa l'épaule à petits coups: «Qui sait!—cela du moins nous fit passer une journée.—D'ailleurs, nos idées influent-elles sur nos actes?—Et quand nous savons si peu connaître nos actes, pouvons-nous apprécier nos idées?—Attachons-nous à l'unique réalité, au Moi.—Et moi, alors que j'aurais tort et qu'il serait quelqu'un capable de guérir tous mes mépris, pourquoi l'accueillerai-je? J'en sais qui aiment leurs tortures et leur deuil, qui n'ont que faire des charités de leurs frères et de la paix des religions; leur orgueil se réjouit de reconnaître un monde sans couleurs, sans parfums, sans formes dans les idoles du vulgaire, de repousser comme vaines toutes les dilections qui séduisent les enthousiastes et les faibles; car ils ont la magnificence de leur âme, ce vaste charnier de l'univers.»

C'était une belle attitude, dans le couchant du premier jour de cet adolescent qu'un homme chauve et très renseigné, d'une voix grandie, lui attestant par la poussière des traditions la détresse d'être, et reniant le passé et l'avenir et la Chimère elle-même, à cause de ses ailes décevantes.—Le jeune homme entrevit les luttes, les hauts et les bas qui vacillent, le troupeau des inconséquences; une grande fatigue l'affaissait au départ, devant la prairie des foules. Et son âme demeura parmi tant de débris, solitaire au fossé de son premier chemin.