Quelque filet d'idées que je veuille remonter, fatalement je reviens à moi-même. Je suis la source. Ils tiennent de moi qui les lis, tous ces livres, leur philosophie, leur drame, leur rire, l'exactitude même de leurs nomenclatures. Simples casiers où je classe grossièrement les notions que j'ai sur moi-même! Leurs titres admis de tous servent d'étiquettes sottement précises à diverses parties de mon appétit. Nous disons Hamlet, Valmont, Adolphe, Dominique, et cela facilite la conversation. Ainsi en pleine pâte, à l'emporte-pièce, on découpe des étoiles, les signes du zodiaque et cent petites images de l'univers, délicieuses pour le potage et qui facilitent aux enfants la cosmographie; mais tout ce firmament dans une assiette éclaire-t-il le ciel inconnaissable et qui nous trouble?


Il alluma un cigare énorme, noir et sableux. Et il contemplait les associations d'idées qui s'amassaient des lointains de sa mémoire pour lui bâtir son univers.


... Déjà les murs avec leur tapisserie de livres secs, jaunes, verts, souillés, trop connu, ont disparu. Plus rien qu'une masse profonde de pensées qui baignent son âme, aussi réelles, quoique insaisissables, que le parfum répandu dans tout notre être par le souvenir d'une femme et que nous ne saurions préciser. Des bouffées d'imagination indéfinies et puissantes le remplissent: désirs d'idées, appétits de savoir, émotions de comprendre; il est ivre comme de la pleine fumée presque pâteuse de son cigare. Il halète de tout embrasser, s'assimiler, harmoniser. Son mécanisme de tête puissamment échauffé ne s'arrête pas à se renseigner, à déduire, à distinguer, à rapprocher; son regard n'est tendu vers rien de relatif, de singulier,—c'est toute besogne de fabricant de dictionnaire. Il aspire à l'absolu. Il se sent devenir l'idée de l'idée; ainsi dans le monde sentimental le moment suprême est l'amour de l'amour: aimer sans objet, aimer à aimer.


Cependant une fois encore, dans cette atmosphère de son Moi, là-bas sur l'horizon de cet univers volontaire qui n'est que son âme déroulée à l'infini, il devine la jeune femme ou plutôt le lieu où jadis elle lui apparut;—parfois dans un éclair de recueillement nous retrouvons les longs chagrins qui nous faisaient pleurer. Jadis c'était une acuité profonde; tout l'être transpercé. Aujourd'hui, une notion, une froide chose de mémoire.

Cette femme, ce moment pleureur de sa vie, belle et rose et qu'encensaient ces fleurs courbées, la tendresse et la volupté, jadis le troubla jusqu'au deuil. Puis elle apparut, subtile et railleuse, dans un décor de tentations délicates; elle me souillait les hardiesses qui domptent les hommes. Mais le soir, assis près d'elle et me rongeant l'esprit, je l'ai salie à la discuter.—Et il bâille devant cette fade et perpétuelle revenante, sa sentimentalité.


—Tu fus le précurseur, songe-t-il, tu me rendis attentif à ce fluide et profond univers qui s'étend derrière les minutes et les faits. Mais pourquoi plus longtemps nommer femme mon désir? Je ne goûtai de plaisir par toi qu'à mes heures de bonne santé et d'irréflexion; gaîté bien furtive puisqu'il n'en reste rien sur ces pages! C'est quand tu m'abandonnais que je connus la faiblesse délicieuse de soupirer. Mon rêve solitaire fut fécond, il m'a donné la mollesse amoureuse et les larmes. D'ailleurs tu compares et tu envies, ainsi tu autorises les accidents, les apparences et toutes les petitesses de l'ambition à nous préoccuper. Je ne veux plus te rêver et tu ne m'apparaîtras plus. J'entends vivre avec la partie de moi-même qui est intacte des basses besognes.