C'est alors que, corrects une suprême fois envers nos tristes amies, qui furent tour à tour ironiques et émues, nous passâmes à Paris liquider nos appartements et notre situation sociale. Nous sortîmes de la grande ville avec la joie un peu nerveuse du portefaix qui vient de délivrer ses épaules d'une charge très lourde. Nous nous étions débarrassés du siècle.
Dans le train qui nous emporta vers notre retraite de Saint-Germain, par Bayon (Meurthe-et-Moselle), nous méditions le chapitre xx du livre Ier de l'Imitation, qui traite «De l'amour de la solitude et du silence». Et pour nous délasser de la prodigieuse sensibilité de ce vieux moine, nous établissions notre budget (14.000 francs de rente). Malgré que l'odeur de la houille et les visages des voyageurs, toujours, me bouleversent l'estomac, l'avenir me paraissait désirable.
CHAPITRE II
MÉDITATION SUR LA JOURNÉE DE JERSEY
Cette journée de Jersey fut puérile en plus d'un instant, et pas très nette pour moi-même. Comment accommoder cette haine mystique du monde et cet amour de l'agitation qui me possèdent également! C'est à Jersey pourtant, nerveux qui chicanions au bord de l'Océan, que j'approchai le plus d'un état héroïque. Je tendais a me dégager de moi-même. L'amour de Dieu soulevait ma poitrine.
Je dis Dieu, car de l'éclosion confuse qui se fit alors en mon imagination, rien n'approche autant que l'ardeur d'une jeune femme, chercheuse et comblée, lasse du monde qu'elle ne saurait quitter et qui, dévote, s'agenouille en vous invoquant, Marie Vierge et Christ Dieu! Ces créatures-là, puisqu'elles nous troublent, ne sont pas parfaites, mais la civilisation ne produit rien de plus intéressant. Les vieux mots qui leur sont familiers embelliront notre malaise, dont ils donnent en même temps une figure assez exacte.
Hélas! les contrariétés d'où sortit mon état de grâce, je vois trop nettement leur médiocrité pour que mon rêve de Jersey n'ait très vite perdu à mes yeux ce caractère religieux que lui conservent mes vocables. Jamais rien ne survint en mon âme qui ne fût embarrassé de mesquineries. Amertume contre ce qui est, curiosité dégoûtée de ce que j'ignore, voilà peut-être les tiges flétries de mes plus belles exaltations!
Avant cette journée décisive, déjà la grâce m'avait visité. J'avais déjà entrevu mon Dieu intérieur, mais aussitôt son émouvante image s'emplissait d'ombre. Ces flirts avec le divin me ternissaient le siècle, sans qu'ils modifiassent sérieusement mon ignominie. C'est par le dédain qu'enfin j'atteignis à l'amour. Certes, je comprenais que seul le dégoût préventif à l'égard de la vie nous garantit de toute déception, et que se livrer aux choses qui meurent est toujours une diminution; mais il fallut la révélation de Jersey, pour que je prisse le courage de me conformer à ces vérités soupçonnées, et de conquérir par la culture de mes inquiétudes l'embellissement de l'univers. C'est en m'aimant infiniment, c'est en m'embrassant, que j'embrasserai les choses et les redresserai selon mon rêve.