C'est là qu'au matin nous descendions, tandis qu'on préparait nos chambres; et ce m'était un plaisir parfait d'y saluer Simon, d'un geste poli, sans plus, car nous pratiquions la règle du silence jusqu'au repas du soir pris en commun.

L'après-midi, où je n'ai jamais pu m'appliquer, tant il est difficile de tromper la méchanceté des digestions, c'était après le déjeuner, une fumerie (en plein air, quand il n'y a pas de vent),—une promenade jusqu'à deux heures,—une partie de volant dans le cloître, comme faisaient, pour se délasser, Jansénius et M. de Saint-Cyran,—du repos dans un fauteuil balancé, puis un nouveau cigare,—une méditation à l'église, suivie d'une petite promenade,—à quatre heures, la rentrée en cellule. (On notera que Simon, en dépit d'une légère tendance à l'apoplexie, faisait la sieste jusqu'à deux heures).

Et cette grande variété de mouvement dans un si bref espace de temps nous portait, sans trop d'ennui, à travers les heures écrasantes du milieu du jour.

A sept heures, dîner en commun; et fort avant dans la nuit, nous analysions nos sensations de la journée.


C'est dans l'une de ces conférences du soir que j'appelai l'attention de Simon sur la nécessité de nous enfermer, comme dans un corset, dans une règle plus étroite encore, dans un système qui maintiendrait et fortifierait notre volonté.

—Il ne suffît pas, lui disais-je, de fixer les heures où nous méditerons; il faut fournir notre cerveau d'images convenables. J'ai un sentiment d'inutilité, aucun ressort. Je crains demain; saurai-je le vivifier? L'énergie fuit de moi comme trois gouttes d'essence sur la main.

Pour qu'il comprit cette anémie de mon âme, je lui rappelai un café qui nous était familier.—Que de fois je suis sorti de là vers les dix heures du soir, dégoûté de fumer et avec des gens qui disaient des niaiseries! Les feuilles des arbres étaient légèrement éclairées en dessous par le gaz; la pluie luisait sur les trottoirs. Nous n'avions pas de but; j'étais mécontent de moi, amoindri devant les autres, et je n'avais pas l'énergie de rompre là.

Simon connaissait la sensation que je voulais dire, et il m'en donna des exemples personnels.

—Par contre, lui dis-je, des niaiseries me firent des soirs sublimes. Une nuit, près de m'endormir, je fus frappé par cette idée, qui vous paraîtra fort ordinaire, que le Don, fleuve de Russie, était l'antique Tanaïs des légendes classiques. Et cette notion prit en moi un telle intensité, une beauté si mystérieuse qui je dus, ayant allumé, chercher dans la bibliothèque une carte où je suivis ce fleuve dès sa sortie du lac, tout au travers du pays de Cosaques. Grandi par tant de siècles interposés, Orphée m'apparut errant à travers les glaces hyperboréennes, sur les rives neigeuses du Tanaïs, dans les plaines du Riphé que couvrent d'éternels frimas, pleurant Eurydice et les faveurs inutiles de Pluton. Cet esprit délicat fut sacrifié par les femmes toujours ivres et cruelles. On s'étonnera que je m'émeuve d'un incident si fréquent. Il est vrai, pour l'ordinaire, ce mythe ne me trouble guère; mais ce soir-là, mille sens admirables s'en levaient, si pressés que je ne pouvais les saisir. Et ce désolations lointaines, évoquées sans autres détails, m'emplissaient d'indicible ivresse. Ainsi s'achève dans l'enthousiasme une journée de sécheresse, de la plus fade banalité. Qu'ils sont beaux les nerfs de l'homme! A genoux, prions les apparences qu'elles se reflètent dans nos âmes, pour y éveiller leurs types.